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 Mouvement féministe : à quoi sert-il aujourd’hui ?

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Misfit Cat
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MessageSujet: Mouvement féministe : à quoi sert-il aujourd’hui ?   Lun 13 Mar - 15:17

Mouvement féministe : à quoi sert-il aujourd’hui ?

Par Sabine Salmon, présidente de Femmes solidaires, Rachel Silvera, économiste, maître de conférence à Paris-X,

Des femmes dirigent désormais le Liberia et le Chili. En France, Ségolène Royal est, selon les sondages, la personne la mieux placée au PS pour la présidentielle. À l’UMP, Françoise de Panafieu a gagné les primaires en vue des municipales à Paris. Qu’en pensez-vous ?

Josette Trat. La dénonciation depuis plusieurs années du scandale de l’exclusion des femmes de la politique a permis une évolution des mentalités. Et face à la crise de la politique, il y a l’espoir d’un renouvellement. Dans le même temps, il y a le stéréotype consistant à penser qu’une femme apportera, par nature, un changement indépendamment de ses orientations politiques. Le danger, c’est de ne pas discuter du fond. Quel est le programme des unes et des autres, au même titre que celui des uns et des autres ?

Rachel Silvera. J’ajoute que cette image de LA femme qui arriverait en politique ne représente absolument pas l’évolution réelle, y compris des lois. Les femmes ne sont que 12 % à l’Assemblée nationale. Une femme est en avant comme si cela suffisait pour apporter d’autres valeurs. Pour avoir un autre apport à la politique, il ne suffit pas d’être simplement de sexe féminin. Être femme n’est pas synonyme de plus de douceur et d’ouverture à la démocratie.

Sabine Salmon. Et ce n’est pas parce qu’une femme accédera aux responsabilités qu’elle appliquera une politique féministe et défendra les droits des femmes. Par ailleurs, je rappelle que quand Ségolène Royal a avancé l’idée d’être candidate, elle a essuyé des réactions violentes au sein de son propre parti, pourtant de gauche. C’est dire le chemin qui reste à parcourir contre les stéréotypes. On est donc bien contentes que des femmes soient élues à de hautes fonctions au Liberia et au Chili, cela bouscule les mentalités. Mais on ne sait pas encore ce qu’elles proposent sur le fond.

Très offensif et rassemblé dans la bataille pour le droit à l’IVG et à la contraception, le mouvement féministe semble depuis atomisé et divisé. Est-ce aussi votre sentiment ?

Josette Trat. Il existe trois phases essentielles pour le néoféminisme, après 1968. La première est celle des grands mouvements centrés sur la libre disposition de son corps. Il fallait faire changer les lois, bouleverser les consciences. La deuxième correspond à la fin des « trente glorieuses » et à l’arrivée de la gauche au pouvoir. Le féminisme est légitimé en même temps que commencent à être prises des mesures
sociales et économiques qui, de fait, remettent en cause le droit à l’emploi pour les femmes. Le temps partiel se développe, la politique familiale tend, avec l’allocation parentale d’éducation, à séparer davantage le rôle des hommes et des femmes dans l’éducation des enfants. Les femmes les plus précarisées, celles qui ont les salaires les plus bas, sont incitées à rester chez elles. Le temps partiel est présenté comme une liberté pour les femmes. À cette époque, il était particulièrement difficile de mener des batailles féministes.

Le retour de la droite marque une troisième phase. Les politiques qui sont menées renvoient les femmes et les familles à leur pouvoir économique individuel. Dans ce contexte, plusieurs courants féministes émergent sur le plan idéologique. L’un affirme que le marché, c’est la liberté. Il est favorable à la légalisation de la prostitution, estimant qu’elle est une liberté individuelle. Un deuxième courant, assez important, avec Ni putes ni soumises, est pris dans un vent de panique face à la remontée indéniable du fondamentalisme religieux sur le plan international. Surestimant, à mon sens, ce phénomène, il centre sa bataille sur la laïcité et laisse de côté les luttes contre les discriminations sociales et raciales. Un troisième courant, minoritaire, a commencé à s’organiser autour des Indigènes de la République. Il se polarise, à l’inverse, sur les discriminations raciales, l’islamophobie et l’impérialisme en abandonnant la bataille contre les fondamentalismes religieux, dont il sous-estime les dangers. Le dernier courant, multiple et éclectique, incarné par le Collectif national pour les droits des femmes, reconnaît les dangers du fondamentalisme religieux et pointe l’offensive de la droite contre tous les droits sociaux touchant particulièrement les femmes. Pour ce courant, les différentes luttes ne peuvent être séparées car les dominations que subissent les femmes proviennent de différents côtés. Et c’est bien d’ailleurs ce qui complique le combat féministe.

Rachel Silvera. Le féminisme n’a jamais été complètement unifié. Les divisions ont émaillé son histoire. Si on s’en tient aux grands clivages, on trouve l’approche essentialiste, qui renvoie à une nature des femmes en tant que telles, et l’approche universaliste, qui affirme que les droits doivent être communs aux hommes et aux femmes. Dans la bataille contre l’excision, des courants, certes minoritaires, estimaient qu’il ne fallait pas intervenir dans cette question culturelle relevant d’une liberté des femmes. Certaines féministes aujourd’hui présentent la prostitution comme une liberté de disposer de son corps et considèrent qu’elle peut être un travail. Pareil pour le voile islamique qui a fortement divisé. Globalement, c’est l’idée que la liberté individuelle doit primer par rapport à une bataille plus collective visant à affirmer des droits fondamentaux. Et nous avons vécu, en France, un divorce entre monde du travail et luttes féministes. Celles-ci étaient cataloguées de bourgeoises par le mouvement social. Des syndicats ont même été farouchement contre le travail des femmes. Cela pèse encore et a fait que la bataille du temps partiel a été perdue, de même pour l’allocation parentale d’éducation (APE). Des syndicalistes se sont réfugiés derrière le succès de cette mesure auprès des femmes pour l’accepter. Là aussi l’idée de liberté a été mise en avant. Les femmes pourraient avoir cette liberté - que n’auraient pas les hommes - de se consacrer quelque temps à la vie familiale. Le droit à l’emploi des femmes, notamment des mères, n’est pas une revendication réellement partagée.

Sabine Salmon. Qui compose aujourd’hui le mouvement féministe ? On a vu l’arrivée des courants altermondialistes, des mouvements sociaux qui ont, concernant par exemple le débat sur la laïcité et le voile, une approche différente de certaines associations féministes. Et parmi les composantes du mouvement féministe il y a des partis politiques, des syndicats avec en leur sein des collectifs femmes. Mais au-delà, tous les débats que soulèvent les féministes passent-ils vraiment au sein des partis et des syndicats ? Cette question renvoie d’ailleurs à la première : est-ce qu’une femme politique porte forcément le combat féministe ? Le fait que le contexte économique est plus défavorable aux femmes, que ce sont elles qui subissent prioritairement les discriminations n’est pas assez mis en avant. L’absence de visibilité des batailles des féministes et d’une action politique sur ces terrains est criante. Par exemple, concernant les écarts de salaires, tous les syndicats, tous les partis politiques connaissent le chiffre : 25 % en moyenne. Mais concrètement est-ce que l’on va décider de se battre tous et toutes ensemble pour que la loi soit respectée ? Nous n’arrivons pas, pour le moment, à identifier une bataille commune.

Josette Trat. C’est vrai qu’il y a un manque de visibilité. En 1995, la création du Collectif national pour les droits des femmes a permis de faire travailler ensemble des gens qui avaient des itinéraires très différents. Mais aujourd’hui ça patine, on sent qu’il faudrait franchir une nouvelle étape et on ne sait pas exactement comment. Je suis frappée qu’il n’existe pas un journal féministe. Il y a bien des revues théoriques, mais pas un journal bien fait, diffusé très largement, qui donne les moyens de contre-attaquer immédiatement quand un fait nous paraît grave, qui fasse contrepoids aux médias officiels.

Rachel Silvera. Oui, à un journal féministe mais il sera difficile à réaliser parce qu’il y a tous les courants dont on parlait. Et on ne peut pas se contenter d’un entre eux. Alors, oui, à ce que, dans l’Huma ou un autre journal, il n’y ait pas un jour sans une réflexion sur telle ou telle mesure avec une lecture de genre.

Dans les années quatre-vingt le féminisme paraissait moribond. La bataille pour la parité, même si elle a divisé, lui a donné une visibilité. Quelles revendications seraient de nature à relancer le mouvement ?

Sabine Salmon. Il faudrait arriver à toucher toutes les femmes. À toucher aussi les femmes pauvres. C’est elles qui, dans la situation d’aujourd’hui, en prennent plein la tête. C’est sur elles que pèsent toutes les difficultés de la vie quotidienne. C’est avec elles que pourra se créer une dynamique parce qu’elles représentent un maximum de femmes. On parle de l’échelle mondiale, du Nord, du Sud. Mais lorsqu’il y a de grandes conférences internationales sur les femmes - la dernière a eu lieu à New York -, comment les femmes pauvres d’Afrique peuvent-elles s’y rendre ? La visibilité de genre a progressé, la parité a fait parler et va encore faire parler... mais à qui est-ce accessible ? Pour nous, la question centrale du mouvement féministe aujourd’hui est celle de la pauvreté. Si on s’y attaque ensemble, féministes, partis politiques, syndicats, on pourra faire bouger les choses ici, en France, et par conséquent aussi ailleurs.

Josette Trat. Il est impossible de laisser tomber le droit de disposer de son corps. Le droit à l’avortement et à la contraception. Dans la pratique, ce n’est pas toujours simple pour une jeune femme d’accéder à ces droits dans de bonnes conditions. Et la question des mariages forcés aussi est importante. Le droit à l’emploi est une question centrale. Pour lutter contre la pauvreté, commençons par exiger la hausse du SMIC, des minima sociaux. Mais il faut une bataille collective qui mette en évidence que ce sont les femmes qui sont les plus mal payées, qui sont dans les boulots dont les qualifications ne sont pas reconnues. La prise en charge des jeunes enfants, des personnes dépendantes repose aujourd’hui essentiellement sur les femmes, c’est pour elles une obsession, un problème majeur au quotidien qui fait obstacle à leur égalité sur le plan professionnel. Il faut donc mener la bataille sur les services publics pour les personnes dépendantes et les jeunes enfants, pour la gratuité des crèches. Le droit à l’emploi, l’égalité salariale, la défense, mais aussi l’extension des services publics sont des batailles très importantes si on veut toucher les femmes les plus discriminées aujourd’hui.

Rachel Silvera. Je ne pense pas qu’il puisse y avoir une seule revendication unitaire, on vient de dire que les femmes sont elles-mêmes multiples. Et il faut rester vigilantes sur tout ce qui concerne les violences, le corps et l’autonomie des femmes. La pauvreté est une lutte extrêmement importante et aujourd’hui le fait de travailler ne permet pas d’y échapper. Les femmes que le chômage exclut complètement du travail sont pauvres. Mais il y a les salariés à bas et très bas salaires qui sont à 80 % des femmes. La caissière à temps partiel est la figure emblématique de cette catégorie. Sur les services publics, j’introduirai une revendication qui s’inspire un peu du modèle suédois : un droit à l’accueil pour tout enfant dès la fin du congé maternité. Cet accueil peut être public ou relever de mesures individuelles mais l’enfant a droit à une place quelque part. Faut-il que la crèche soit gratuite partout ? Ayons déjà assez de place en crèche. Et faisons en sorte que les revenus soient pris en compte, que ces salariés pauvres ne payent pas du tout.

Les services publics concernent tout le monde, la pauvreté aussi. Y a-t-il place dans ces combats pour une bataille spécifique des femmes ?

Josette Trat. Il est évident que ces combats devraient être portés par tout le monde. La difficulté est immense parce que justement, sur ces questions, une mobilisation politique est indispensable. Sur le droit à l’avortement, on pouvait gagner seules en tant que féministes même si c’était difficile et s’il a fallu que la gauche, un peu tardivement, se mobilise aussi. Mais toutes les questions liées à l’emploi, aux services publics portent globalement les choix de société. Quelles priorités budgétaires ? Quelle répartition des richesses ? Ce débat ne peut pas être assumé et réglé uniquement par les militantes féministes. Nous avons à jouer un rôle pour amorcer la pompe, créer le rapport de forces mais cela doit être relayé. Le combat féministe est un combat à la fois idéologique et social. Il n’est pas possible de lui couper ses racines sociales.

Rachel Silvera. Je suis féministe mais je n’appartiens pas à une association féministe parce que je ne crois pas qu’on puisse mener un combat spécifique, catégoriel. Le féminisme va bien au-delà. Il doit irriguer l’ensemble de la société et porter systématiquement, dans tous les débats, la perspective de genre. Sur le champ social, qui est un des gros domaines, il faut à chaque fois avoir ce regard. Par exemple, sur le dispositif actuel du CPE, il faut se demander ce qu’il en est d’une femme si elle avait le projet d’avoir un enfant. Comment l’entreprise réagirait ? C’est cela le rôle d’aiguillon permanent que doit jouer le mouvement féministe, mais il ne doit jamais s’enfermer dans cette stricte logique. Si tous les partis politiques, tous les syndicats intègrent cette dimension ce sera nettement plus efficace qu’un courant à part mais il faut le maintenir, il faut qu’il vive, qu’il soit institutionnalisé aussi en partie pour avoir un vrai poids dans notre société, sinon il restera marginal. Et heureusement qu’il y a des hommes féministes.

Sabine Salmon. Le féminisme ne doit pas être l’affaire du mouvement féministe uniquement. Le féminisme est aussi une façon de faire de la politique aujourd’hui. Il doit être transversal à tous les partis, à tous les syndicats. Mais aborder toutes les questions à travers la notion de genre est une nécessité. Pointer du doigt toutes les mesures sociales qui touchent en particulier les femmes est une bataille primordiale. En combattant les inégalités faites aux femmes, on fera du même coup changer la société, on permettra à tout le monde, aux hommes et aux femmes, de progresser. On a besoin de commissions femmes dans les partis, les syndicats, mais on aura réellement avancé lorsque, dans ces partis, ces syndicats, tout le monde, y compris les hommes, osera dire je suis féministe. Quand aura-t-on des hommes politiques qui diront : notre programme est traversé par une analyse féministe de la politique ?

(1) Josette Trat, auteure avec Diane Lamoureux et Roland Pfefferkorn de l’Autonomie des femmes en question (Éditions de l’Harmattan, 27,50 euros).

Entretien réalisé par Mina Kaci et Jacqueline Sellem

Article paru dans l'édition du 11 mars 2006.

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