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 Simone de Beauvoir

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Chaton
Déesse parmi les déesses


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Date d'inscription: 22/05/2005

MessageSujet: Re: Simone de Beauvoir   Mer 28 Déc - 16:48

Je ne vais pas revenir sur ce qu’a dit Wittig et les autres, tout en respectant ce qu’elles ont fait pour permettre à toutes : réflexions, prises de position avec ce que nous sommes « nous les femmes ».

Je parlerais plutôt de ce que j’ai vécu, vu et entendu dans la vie de tous les jours, lu sur des forums lesbiens.

J’ai vu des femmes, plus ou moins jeunes d’ailleurs, être « libérées » en tant que femmes oui… elles osent s’affirmer dans le milieu du travail, prendre la parole en réunions publiques ou privées… et moi qui suis une ancêtre, je peux vous assurer que c’est que très récemment qu’elles osent le faire.
Oser « défier » les hommes sur ce terrain n’était et n’est toujours pas une mince affaire. Sur le milieu du travail, il y a toujours un tel blocage de leur part, qu’il faut être sûre de ses compétences pour oser prendre la parole, et oui, cette phrase terrible « à niveau égal, la femme doit être meilleure que l’homme » est encore très vraie. Car malheur à celle qui sera timorée, ou commettra la moindre petite erreur, ce n’est pas sur sa compétence qu’on (ils et elles) la jugera… mais bien parce qu’elle sera du sexe féminin… les quolibets porteront là-dessus.
Et ceci n’est qu’un exemple.
Oui, les femmes s’affirment, osent se coiffer comme bon leur semble… elles n’ont qu’à affronter de leur part (ils et elles) « les cheveux courts ce n’est pas féminin, » et oui en contradiction avec le comportement de la « femme définie par l’homme ». Elles s’habillent suivant leurs convenances, mais là aussi subissent les mêmes réflexions d’eux (ils et elles).

Oui grâce aux féministes des années 70, les femmes bougent et évoluent…
Mais qu’en est-il de la lesbienne ????

Alors là, je peux vous assurer que notamment sur le milieu du travail…. elle se planque !!!
Oui Cleis, ta personnalité, ton parcours, et certainement ton âge ont fait que tu ne vis pas dans le « placard », tout comme Misfit quoique bien plus jeune et j’ose dire moi.
Mais nous ne représentons pas la majorité et de loin à mon avis.
Si je reprends le schéma de la jeune femme libérée en tant que « femme », la pauvre petite lesbienne a bien des combats encore à livrer.
Se dire déjà à soi-même je suis lesbienne, ne semble pas une chose aussi aisée, je l’ai de nombreuses fois entendu et lu… car se le dire, c’est accepter… de ne pas être acceptée… de faire partie de ce « ghetto » bien réel des minorités et encore pire…Un noir ou un arabe est bien représentatif de ce qu’il est … ok il n’est pas accepté en tant qu’étranger, mais il existe bien… Alors que la lesbienne, aux regards des hommes et des femmes hétéros (je généralise bien entendu)… n’est pas « une femme »… et est bien souvent prise pour un être malade.
Alors pourquoi ne pas utiliser, pour nous affirmer en tant que lesbiennes, ce qui nous est rétorqué et voulu comme une insulte « les lesbiennes ne sont pas des femmes » ?
Après s’être reconnue comme lesbienne, il faut le dire aux autres pour exister vraiment et le dire à sa famille, le faire accepter… l’enfer la plupart du temps non ? Oui, ok, je leur dis, ils veulent pas comprendre, je casse mes relations avec eux. Oui… facile à dire… mais pas à faire pour certaines. Oui, on a beau être lesbienne mais aimer sa famille… quel dilemme pour certaines, qui font des compromis qu’on (ils et elles) ne demanderait pas à une femme hétéro, mais si le compagnon choisi par leur fille était le dernier des cons !!!
Ben, elles n’ont qu’à s’assumer ces minettes, mais comment et c’est là que les féministes ont laissé sur le carreau les lesbiennes !!!
Alors oui, il y a eu de la part des lesbiennes radicales des excès, mais à mon avis, ils étaient obligatoires, car c’est ainsi que les choses pouvaient peut-être changer, pour que cette femme, la lesbienne, qui aux yeux de beaucoup n’est pas femme, puisse exister, être « visible » pour tous.
On dit que les demandes trop importantes des féministes ont fait capoter le processus, en partie c’est vrai car la résistance des « hommes » n’en a été que plus forte… mais c’est aussi, à mon avis parce qu’elles n’ont pas été assez « extrêmes » que ce mouvement a pu être freiné, muselé et qu’aujourd’hui, 20 ans après, nous nous battons toujours sur des principes de base pour la reconnaissance de la femme en tant qu’être humain indépendant.
Et que nous laissons des gamines dans leur merde, celle d’être homo, de vivre cachées est un moindre mal comparé à certaines gosses lesbiennes qui ne vivent même pas du tout.
Et ne vivront peut être jamais ce qu’elles sont, car terrorisées par le regard de « cette société ».
Et le pire, pour exister, elles finiront peut être par rentrer dans « le rang » des bien pensants…. se mettre avec un mec… pour être « conformes », à ce que la société attend d’une « femme » et peut être avoir un enfant, car cette lez, oui est une femme.
Ou encore être le jouet d’une « bi » mariée qui siffle sa petite lez quand elle a envie d’autre chose, sans regarder ses sentiments !!!

Pitain, moi aussi, je vais arrêter là avant de trop saouler …

Mais dans ce qui a été dit avant, oui je pense que « les lesbiennes ne sont pas des femmes » et oui, en tant que lesbienne j’aime les lesbiennes, mais pas les « femmes », les femelles des hommes !!!! ok là, c'est de la provoque...quoique !!!

PS) Je ne souhaite pas le génocide des hommes, ni celui des femmes hétéros, je souhaite simplement un monde où chacun et chacune aurait sa place.
Mais je pense que dans l’état actuel des choses, c’est le « combat » et non l’infiltration en « douceur » qui peut faire changer les choses, pour les femmes et les lesbiennes.
Car cette lenteur d’évolution pourrait fort bien créer un sérieux « retour de bâton » pour les femmes et les lesbiennes. Ne sont-ils pas (ils et elles) déjà plusieurs à affirmer que le féminisme a nuit à la femme?
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Misfit Cat
Déesse parmi les déesses


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MessageSujet: Re: Simone de Beauvoir   Lun 9 Jan - 10:58



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Confession d’une féministe impénitente


Par Marthe Lemaire Cottam
Professeur honoraire de littérature française
Mills College, Oakland, California

La grande chance de ma vie a été d’être née dans une famille où régnaient la paix et l’entente. Ma mère, très indépendante, rayonnante d’une joie intérieure, avait pour mission de répandre la santé et le bien-être autour d’elle, ne prêtant qu’un oeil inattentif aux conditions très modestes de notre vie matérielle. Mon père, socialiste anti-militariste, mécanicien de métier, refusait tout avancement par solidarité avec la classe ouvrière. Citoyens du monde, ils mirent toute leur énergie à créer un monde, dans la famille et leur entourage, régi par l’amour, la vérité et la justice. A ma naissance peu après la fin de la Grande Guerre, comme on ne pouvait déterminer la couleur de mes yeux, ma mère déclara: “Elle a les yeux de la Ligue des Nations”! J’étais donc préparée dès ma jeunesse à accepter et à mettre en pratique une nouvelle conception de la femme, libérée des mythes traditionnels qui avaient empêché la pleine réalisation de ses possibilités et de son énergie créatrice.

Sortie du cocon familial, j’ai peu à peu ouvert les yeux à travers mes lectures et de pénibles expériences personnelles à la dure réalité d’un monde d’antagonismes et de conflits dominé par la volonté de puissance masculine. D’abord c’était la lutte révolutionnaire contre le système capitaliste qui, à mes yeux, résoudrait toute inégalité entre les sexes et les races. Ce n’est que bien des années après la publication du Deuxième Sexe que l’originalité de Simone de Beauvoir m’a frappée d’une évidence éblouissante. A travers son analyse fouillée et approfondie de tous les aspects de la situation de la femme, on sentait, renforcée par ses oeuvres autobiographiques, l’expérience vécue. Aux Etats-Unis, c’est Betty Friedan, qui avait certainement lu l’oeuvre de Simone de Beauvoir, qui lança le défi aux Américaines à travers The Feminine Mystique, publié en 1963, et qui provoqua quelques années plus tard une véritable explosion de révolte contre les contraintes éprouvées après tant d’espoirs déçus de la libération.

Trois générations de femmes dans ma famille attestent les progrès considérables que nous avons faits depuis une cinquantaine d’années. Une grande timidité et le rêve du grand homme mythique à suivre et à servir, obnubilaient mes propres capacités; ma vie par conséquent ne fut qu’un demi-succès. Plus forte et plus agressive, ma fille n’a pas éprouvé les mêmes entraves. La volonté de trouver sa propre voie tout en ayant un mari, quatre enfants, et une maison à entretenir, l’a poussée, encouragée et soutenue par son mari, à entreprendre une carrière à l’âge de cinquante ans, qui la mènera certainement à faire une contribution importante au système pénal en ce qui concerne les enfants délinquants. Quant à ma petite fille, à dix-neuf ans, elle réussit brillamment un programme d’études scientifiques universitaires. De même, une petite nièce fait partie d’une équipe d’astrophysiciens d’une renommée mondiale. Que de transformations! Et quel espoir pour l’avenir!

Oui, la situation de la femme a changé radicalement depuis la publication du Deuxième Sexe; pourtant tout reste à faire. Un redoublement de nos efforts est impératif si nous ne voulons pas perdre ce qui nous semble déjà solidement acquis. Surtout ici aux Etats-Unis nous éprouvons une réaction brutale (backlash) contre le féminisme, lancée par la droite religieuse (Religious Right). Demandez aux jeunes femmes si elles sont féministes. Presque toutes répondront avec grande hésitation. Elles sont bien entendu pour le droit à l’avortement, la pilule, l’égalité des chances et des salaires, la liberté sexuelle, enfin, pour la pleine liberté de choisir leur avenir. Alors, pourquoi cette hésitation? L’image perçue d’une féministe, c’est celle d’une femme aux jambes poilues qui a la haine des hommes. Dans les entretiens radiodiffusés (talk-shows) on les appelle des féminazies! Faites ce que vous voulez, pensent-elles, mais soyez belles et sachez plaire aux hommes. L’attaque féroce contre l’avortement au nom du droit à la vie (right to life) a eu comme résultat 1700 Centres de Planification Familiale attaqués ou brûlés, plusieurs médecins et infirmières tués, les femmes voulant avorter menacées. Au point que même si le droit à l’avortement est toujours légalisé, très peu de médecins ont le courage de pratiquer ce procédé.

Nous n’avons pas résolu le conflit entre production et reproduction. La solution simple de Simone de Beauvoir, refus du mariage et de la maternité, ne convient pas à toutes les femmes. La plupart continuent à vouloir établir un foyer avec un mari et des enfants, même si elles ont un travail qui les intéresse et qu’elles veulent poursuivre. C’est alors que les difficultés s’accumulent, car, chez nous, c’est à chacun(e) de se débrouiller pour trouver ses propres solutions à des problèmes qui sont parfois presque insurmontables.

Les rapports entre les sexes restent opaques. Au sujet d’une liste des cent meilleurs romans publiés au vingtième siècle, Erica Jong remarque (dans un article de Nation, publié le 16 novembre 1998) qu’on ne nomme que huit romancières dignes d’être retenues. A la suite de cet oubli, elle dresse sa propre liste de cent romans écrits par des femmes parmi lesquelles certes il existe des talents exceptionnels qui auraient mérité d’être élevés au même rang que les écrivains supérieurs masculins. Les femmes continuent à être pour les hommes (et pour beaucoup de femmes) inférieures et moins compétentes à tous les niveaux. Même dans le cadre universitaire, la jeune étudiante qui se spécialise dans les sciences n’est pas acceptée par les garçons et doit poursuivre ses études dans la solitude. Aucune camaraderie n’existe entre les sexes dans cette chasse gardée où les jeunes étudiants peuvent profiter de l’aide et des connaissances de tous les autres mais dont elle est exclue. En tous cas, c’est l’expérience de ma petite fille et de ses copines.

Si les femmes ont accès aux professions, très peu réussissent à percer dans le champ politique, et si elles y réussissent c’est parce qu’elles ont suivi le modèle masculin. Beaucoup de féministes américaines se sont concentrées surtout sur leur avancement personnel et professionnel. Il faudrait nous unir pour trouver de nouvelles solutions aux grands problèmes des inégalités et des injustices qui font partie d’un capitalisme archi-militariste qui règne chez nous à l’heure actuelle.

Enfin, les améliorations de la situation des femmes que nous avons obtenues par une lutte acharnée, n’ont guère pénétré les couches sous-privilégiées de notre société. Peu de femmes noires, latino-américaines, pauvres blanches et autres laissées de côté, ont pu atteindre la liberté des classes moyennes. Le manque de connaissances, un enseignement public lamentable, l’inexistence de moyens financiers, le mépris des hommes, les quartiers abandonnés au trafic des drogues et des armes à feu dans lesquels elles doivent vivre, leur exploitation dans le travail, la télévision qui leur met continuellement devant les yeux des modèles de femmes riches et belles, ou au contraire, l’image des femmes victimes, toutes ces réalités quotidiennes à l’intérieur desquelles elles doivent se débattre, offrent peu d’espoir pour leur libération dans un proche avenir.

Simone de Beauvoir nous a montré le chemin à suivre. Nous avons fait un premier pas vers notre libération. Mais l’avenir reste obscur et troublé. Tant que les rapports seront tendus entre les sexes, tant que la majorité des hommes et des femmes seront opprimés par l’ignorance et l’exploitation, tant que nous n’aurons pas trouvé une société où les deux sexes seront transparents l’un pour l’autre, nous n’arriverons pas à cette “transcendance” qui bouleverserait les rapports humains.

Nous avons du pain sur la planche!


Source : http://www.penelopes.org/archives/pages/sdb/Point/cote.htm
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Misfit Cat
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MessageSujet: Re: Simone de Beauvoir   Ven 13 Jan - 10:46



Simone de Beauvoir avec Colette Audry, Kate Millett, Anne Zelensky, Yvette Roudy et Sylvie le Bon de Beauvoir.


Simone de Beauvoir, le mouvement des femmes,

Un témoignage


par Claudine Monteil*


En 1948, tandis que la France se remettait des blessures de la deuxième guerre mondiale, ma mère, une jeune agrégative, souhaita préparer un doctorat pour devenir professeur d'université en chimie. Elle épousa la même année un jeune mathématicien. En guise de cadeau de mariage, un mathématicien plus âgé lui dit qu'elle devait abandonner tout projet de carrière pour se consacrer à celle de son mari. "Merci pour votre conseil que je suivrai point." lui répondit-elle.

Un an plus tard elle acheta en librairie un ouvrage qui suscitait une grand scandale en France, le premier tome du Deuxième Sexe . Elle s'allongea et enceinte de moi, en commença la lecture. Soudain, elle comprit que dans cette ville, Paris, elle n'était enfin plus seule. Elle avait le droit de poursuivre sa carrière comme elle l'entendait. Elle se sentait à présent forte et devint, comme elle l'avait souhaité, une femme professeur d'université en chimie.

Vingt ans plus tard, je sonnais à la porte de Simone de Beauvoir. Mes jambes tremblaient et mon cœur battait fort. Lorsqu'elle ouvrit la porte, je ne savais pas que j'allais revenir dans ce lieu régulièrement et me lier d'une amitié avec elle qui dura jusqu'à sa disparition, en 1986.

Le Mouvement des Femmes commença en 1969, un an après les événements de mai 1968. Le 26 août 1969, huit femmes se rendirent à l'Arc de Triomphe pour déposer des fleurs sur "la tombe de de la veuve du soldat inconnu".

Quelques mois plus tard je rejoignis le mouvement des femmes. Nous nous réunissions aux Beaux-Arts dans une ambiance joyeuse et décontractée qui contrastait avec le sérieux compassé des groupes post-soixante-huitard. Un soir, Anne, qui devait fonder par la suite la Ligue du Droit des Femmes avec l'auteure du Deuxième Sexe, me proposa de venir à une réunion qui se tenait le dimanche suivant chez Simone de Beauvoir: "Et sois à l'heure!" m'avait-elle prévenu. "Simone n'aime pas que l'on soit en retard."

Le dimanche suivant, fin 1970, j'arrivai au 11 bis rue Schoelscher à 17h précises. Je me sentais intimidée. Je venais d'avoir vingt ans, et Simone avait déjà franchi le cap de la soixantaine. Elle ouvrit la porte, me sourit, puis s'exclama: "Vous êtes en retard!". En réalité je ne l'étais point. Mais son affreux petit réveil qu'elle plaçait sur son bureau face à elle avançait toujours de cinq minutes.

Rien ne rendait Simone plus nerveuse que la notion du temps, garante de sa possibilité d'écrire.

Les quelques femmes du Mouvement qui participaient à ces réunions se trouvaient déjà là. Dans cet immense studio de peintre , composé d'une grande pièce et d'immenses fenêtres donnant sur la rue Schoelscher et le cimetière Montparnasse, deux sofas et deux fauteuils jaunes étaient posés sur une moquette mauve. Il était délicat de s'asseoir sur l'un des sofas, où trônait un masque égyptien au regard immobile et mystérieux, offert par Nasser.

Contre les fenêtres, face aux sofas, étaient rangées des poupées des différentes régions du monde, donnant l'impression qu'un régiment d'yeux fixes vous observaient.

Assise dans l'angle formé par les deux sofas, Simone était vêtue d'une de ses tuniques de soie et du bandeau de la même couleur. Autour d'elle se retrouvaient outre Anne l'avocate Gisèle Halimi, Christine Delphy, sociologue, directrice des Nouvelles Questions Féministes, et qui prépare un colloque international à Paris en janvier 1999 pour le cinquantenaire de la publication du Deuxième Sexe , Monique Wittig, auteure notamment du très beau livre Le Corps Lesbien, Delphine Seyrig, habillée en pantalons et non plus en robe longue comme dans l'Année dernière à Marienbad, Maryse L., active à présent dans la défense de l'environnement, Claude, une journaliste française, Annie S, haut fonctionnaire, Annie C, écrivaine, Cathy, poétesse, Liliane Kandel, sociologue et aujourd'hui membre du comité des Temps Modernes .

Tous les regards et les propos convergeaient bien sûr vers Simone de Beauvoir.

J'attendais d'elle de nous transmettre son savoir et son expérience. Mais à ma grande surprise, elle interrogeait l'une, puis l'autre, sur la meilleure campagne à mener pour la libéralisation de l'avortement. Agée de 20 ans, j'étais venue écouter cette dame de 62 ans. Et voilà qu'elle me demandait à mon tour mon opinion sur ce sujet.

Elle intervenait ensuite, réagissant parfois vivement, mais toujours avec respect. L'âge importait peu. De même elle ne mentionnait jamais l'un de ses livres. Nous nous sentions traitées d'égale à égale. Mais il fallait réagir aussi vite qu'elle.

Vers 19h, Simone de Beauvoir se crispait soudain. Il était pour elle l'heure de rejoindre Sartre. Nous quittions alors son studio, heureuses, mais épuisées. Malgré son âge avancé, sa vivacité restait intacte.

Ce fut ainsi que dimanche après dimanche, nous avons, en petit comité, préparé les différentes manifestations qui devaient conduire à une libéralisation de la loi sur l'avortement et à une amélioration de la condition des femmes en France.

En 1970, le mot "avortement " était tabou. Dans ma famille, universitaire et progressiste, j'avais rarement entendu prononcer ce mot qui incitait la peur. En 1943, la gouvernement de Vichy avait puni de la peine de mort une femme qui pratiquait des avortements clandestins. L'avortement était toujours considéré par la loi comme un crime. Et chaque année, comme le rappelle Simone de Beauvoir dans Tout Compte Fait , des centaines de milliers d'avortements clandestins étaient pratiqués en France dans des conditions si dangereuses que certaines femmes restaient mutilées à vie ou en mourraient.

Pour briser ce silence et ces injustices, nous avons décidé de créer un événement choc qui obligerait les médias à parler du sujet. Chez Simone nous avons rédigé un Manifeste dans lequel nous déclarions que nous avions eu un avortement. Outre Simone, et de nombreuses femmes inconnues, des personnalités, notamment des actrices comme Catherine Deneuve et Delphine Seyrig, le signèrent. Bien que n'ayant pas eu d'avortement, je le signai également, par solidarité.

La publication le 4 avril 1971 dans Le Nouvel Observateur du "Manifeste des 343 " suscita un scandale extraordinaire. Les radios, la télévision, les journaux, furent obligés de prononcer le mot interdit. Notre initiative fut un succès immédiat, même si plusieurs femmes signataires connurent des problèmes sur leurs lieux de travail. Simone accepta de donner un entretien inséré dans le même numéro de l'hebdomadaire dans lequel elle expliqua les raisons de notre acte.

Ce fut le début d'une action qui dura des années pour enfin réussir à faire modifier la loi: manifestations, soutien dans des procès contre des femmes jugées pour avoir eu un avortement. La société française se sentit enfin concernée par l'injustice de cette loi moyennageuse.

Dans le même temps, nous nous sommes attaquées aux questions concernant le viol, les femmes battues, les jeunes filles mères célibataires, les salaires inégaux et les emplois réservés aux hommes. Des femmes purent enfin accéder à des métiers où elles n'étaient pas acceptées: ingénieurs, chercheurs scientifiques, préfets, juges, médecins, pilotes de ligne, etc.

Simone de Beauvoir, qui a participé chaque jour à notre mouvement, nous a donné une jeunesse extraordinaire. Avons-nous, de nôtre côté, réussi à lui offrir, à travers ces combats menés ensemble, une deuxième jeunesse? Je l'espère.



*Claudine Monteil est l'auteure du livre Simone de Beauvoir, Le Mouvement des Femmes, Mémoires d'une Jeune Fille Rebelle (éditions Alain Stanké, Montréal 1995, et éditions du Rocher, Paris 1996). Dans cet ouvrage elle raconte son engagement au côté de Simone de Beauvoir dans le mouvement des femmes, son amitié avec l'écrivaine jusqu'à sa disparition en 1986 et avec sa famille, en particulier avec sa sœur, la peintre Hélène de Beauvoir, ainsi que ses rencontres avec Jean-Paul Sartre.
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Misfit Cat
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MessageSujet: Re: Simone de Beauvoir   Ven 20 Jan - 13:28



Simone de Beauvoir

ou quand le génie féministe irradie la simplicité et la loyauté


par Andrée Michel

Ndlr : Andrée Michel est une militante féministe de longue date et engagée contre la militarisation du monde. Elle est l'auteure de nombreux textes sur les femmes dans les conflits armés et leurs luttes contre la violence. Je créerai sans doute un topic sur elle plus tard.

Entre 1954 et 1967, date de mon départ pour l'Amérique du Nord, en tant que militante j'ai rencontré plusieurs fois Simone de Beauvoir et en tant que chercheuse du CNRS nous avons échangé une correspondance. Je me bornerai ici à une description très succincte de ces rencontres et de cet échange.

I. A l'époque, j'étais déjà une militante féministe et anticolonialiste et c'est dans le cadre de ma participation à des mouvements anticolonialistes et féministes que je suis entrée en contact avec Simone de Beauvoir, sans avoir jamais fait partie de son réseau d'intimes.

Ainsi, au cours d'un défilé de protestation contre la répression en Algérie, Boulevard Saint-Germain, nous avons été toutes deux appréhendées, avec d'autres manifestant-e-s, par la police et conduites dans les locaux du Commissariat de police du Quartier pour que nos identités soient relevés. Ce fut ma première rencontre avec Simone de Beauvoir. La durée de garde à vue s'allongeant (il fallait vérifier si nos adresses étaient exactes), je n'ai pas hésité à prendre contact et à échanger mes impressions avec elle car son abord très simple et profondément humain m'a permis de vaincre ma timidité pour me présenter à elle.

Cette tranche de notre engagement anticolonialiste s'est terminée quand nous nous sommes retrouvées en I962 - encore une fois dans la rue- dans la foule des invité-e-s du gouvernement provisoire de l'Algérie (G.P.R.A.) qui avait prévu de célébrer les Accords d'Evian, conduisant à l'Indépendance, à l'hôtel Continental, rue de Rivoli à Paris. C'est dans cette rue que nous avons fêté l'évènement car le bruit avait couru qu'une bombe avait été déposée à l'hôtel.
Simone de Beauvoir, rayonnante et très entourée, était accompagnée de Sartre et je revois encore la couleur de sa robe.

A l'époque, j'étais également une activiste de la lutte pour l'émancipation des femmes, révoltée tout autant par l'injustice d'un code Napoléon, digne de la charia , que par l'interdiction faite aux femmes d'accéder aux méthodes contraceptives modernes. Je cotisais à une foule d'organisations féminines et féministes (Conseil National des Femmes, Association française des Femmes diplômées des Universités, Association des femmes des carrières juridiques, Union des Femmes Françaises, etc.) qui demandaient les unes des droits égaux , les autres des services pour les femmes et la garde des enfants. Mais c'est dans le Mouvement Français pour le Planning Familial que je me suis le plus investie. Là encore, j'y ai rencontré Simone de Beauvoir à plusieurs reprises. Je la vois encore, au cours d'une réunion organisée par ce Mouvement, présente à la Tribune aux côtés de Mme Weill-Hallé, présidente de ce Mouvement. En des termes d'une grande simplicité et d'une grande fermeté, elle plaidait pour l'accès des femmes au planning familial et exprima sa révolte contre une législation archaïque qui mutilait la santé des femmes.

II. Aujourd'hui, étant une sociologue féministe ayant écrit des ouvrages sur les femmes, on me demande parfois quelle est l'influence du Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir sur mon orientation. Je dois dire que je suis une féministe tout à fait atypique.

En effet, à l'époque où cet ouvrage a paru (en 1949), je préparais une agrégation de philosophie à la Sorbonne et je ne me rappelle pas avoir entendu parlé du "deuxième sexe" ni de l'émotion causée par cet ouvrage. Ni mes professeurs, ni les étudiants de la Cité Universitaire où j'habitais à l'époque ne m'en ont parlé. En revanche, les étudiants parlaient de Sartre et j'allais voir des pièces de théâtre de cet auteur. Je me rappelle mon indignation contre la croisade engagée par le parti communiste contre Sartre, l'autre bête noire étant le Maréchal Tito!

Plus tard, j'ai très bien compris la révolte des étudiant-e-s de philosophie en mai 1968- que j'ai croisés dans les couloirs de la Sorbonne lors d'un bref séjour en France- qui reprochaient à leurs mandarins de professeurs de ne parler que d'Aristote et de passer sous silence la sociologie de Karl Marx. A plus forte raison, ignoraient-ils les écrits de Sartre dans leur enseignement. Le silence de leur part était encore plus épais quand il s'agissait d'une auteure féministe comme Simone de Beauvoir.

C'est beaucoup plus tard, quand j'ai quitté le milieu intellectuel pour aller vivre dans une banlieue ouvrière- où je découvris les valeurs et le mode de vie d'une classe sociale dont j'ignorais tout - que je rencontrais un syndicaliste qui me mit dans le mains "le deuxième sexe". Il avait acheté et lu cet ouvrage qui faisait partie de sa bibliothèque. Dans son milieu de syndicaliste, il n'avait pas été soumis aux interdits de l'université et ce n'est pas pour autant qu'il souscrivait aux dogmes du parti communiste. Il faisait partie des quelques esprits libres, -très rares d'ailleurs mais que l'on trouve dans les milieux les plus différents - qui se donnaient la liberté de penser par eux-mêmes en dehors des chapelles, des partis politiques ou des modes. Mais je dois avouer que, récemment entrée au CNRS et absorbée par mes deux recherches (l'une sur les travailleurs algériens, l'autre sur les familles ouvrières des hôtels meublés), j'étais si occupée à rédiger mes deux thèses de doctorat de sociologie sur ces deux sujets que je n'ai pas pris le temps de livre cet ouvrage. En revanche, j'ai dévoré les "Mandarins" avec passion car c'était un ouvrage beaucoup plus court.....

Après mon doctorat d'Etat, passé à la Sorbonne en 1959, je me suis mise avec Geneviève Texier, à faire de nouvelles recherches sur "la Condition de la Française d'Aujourd'hui" et nous nous sommes réparties la rédaction des chapitres des deux tomes d'un ouvrage portant ce titre. N'étant pas une littéraire mais une sociologue et une juriste (j'avais aussi obtenu une licence de droit), c'est avec un appareil statistique et juridique je conduisais mes recherches sur la situation des Françaises dans la vie familiale, professionnelle et politique, laissant de côté la littérature et l'étude des mythes. Ignorant les frontières entre les sciences sociales et politiques, je faisais également l'inventaire des groupes de pression (partis, syndicats, églises, etc.) qui s'opposaient à l'émancipation des femmes et légitimaient leur oppression . Ma révolte contre cet état des choses était une motivation suffisante et je ne me suis pas référée au "deuxième sexe" durant tout ce travail pour y puiser mon inspiration. En revanche, je suis persuadée que ma partenaire Geneviève Texier (hélas, aujourd'hui décédée) qui a écrit la première partie de l'ouvrage sur les mythes relatifs aux femmes a certainement été inspirée par le "deuxième sexe".
L'ouvrage terminé, j'ai envoyé le manuscrit à Simone de Beauvoir, pour une publication éventuelle dans la collection Temps Modernes. J'ai reçu rapidement une réponse de sa part (que je conserve) m'indiquant que Sartre et elle-même seraient d'accord avec ma demande. Finalement, nous avons publié notre ouvrage dans la collection "Femmes" , dirigée par Colette Audry chez Gonthier, où il s'insérait mieux et figurait après le best seller de Betty Freidan sur "the feminine mystique" , traduit en français par Yvette Roudy.

Plus tard, Simone de Beauvoir a accepté de publier dans la revue Temps Modernes des articles que je lui envoyais. Mais c'est à sa demande quie j'ai mené une recherche monographique sur les budgets des familles ouvrières parisiennes dont les résultats ont été publiés dans cette revue, ce qui revèle son intérêt pour ce sujet, éloigné des préoccupations des auteurs à la mode de l'époque...

Malgré sa célébrité, Simone de Beauvoir ne s'enfermait pas dans la tour d'ivoire du succès et de l'autosatisfaction. Sa notoriété ne lui était pas montée à la tête... Descendre dans l'arène et manifester avec des personnes de toutes origines et catégories sociales pour promouvoir les causes qu'elle voulait défendre ne la rebutaient pas. Dans les luttes auxquelles elle participait, elle se montrait simple, chaleureuse et fidèle à ses engagements et aux personnes, ce que je résume sous le concept de "loyauté".

Ce que je retiens le plus de mes rencontres et mes échanges avec Simone de Beauvoir, c'est le profil d'une écrivaine de génie, qui n'avait rien à faire avec les courtisans et qui mettait sa générosité, sa notoriété et son intelligence au service des "damné-e-s de la terre" (les colonisé-e-s, les vieux/ vieilles, les pauvres/ pauvresses) et des "réprouvées du patriarcat" (les femmes).

D'aucunes demandent si le "Deuxième sexe" est toujours d'actualité. Pourquoi ne pas se demander si Simone de Beauvoir est une personne contemporaine, voire une féministe de l'an 2000? Ma réponse est oui car je perçois cette dernière comme une personne pour qui la dénonciation des oppressions passe avant le narcissisme du self, dont le discours féministe ne jure pas avec des pratiques dignes du patriarcat, pour qui la solidarité avec toutes les femmes du monde permet de dépasser les frontières de l'ethnie, de la classe sociale, de la nation, de la religion et de la classe d'âge. Et tous ces traits, je les retrouve - se télescopant les uns les autres - dans la vie et l'ouvre de Simone de Beauvoir bien que celle-ci appartienne surtout à l'âge de Gutengerg.

Les féministes à la pointe de la maîtrise des nouveaux moyens de communication électronique - mais aussi toutes les autres - trouveront dans cette écrivaine une précurseuse dont la vie et l'oeuvre qui lui est intrinsèquement liée sont porteuses d'un message humain universel.


Andrée Michel

Source : http://www.penelopes.org/archives/pages/sdb/Point/cote.htm
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MessageSujet: Re: Simone de Beauvoir   Mer 25 Jan - 12:24



A une démonstration avec Sylvie le Bon de Beauvoir


Le « privilège » de Simone de Beauvoir


par Geneviève Fraisse*

Extrait du livre "La raison des femmes", Plon 1992

Je crois n’avoir jamais fini Le Deuxième Sexe, plus intéressée de prime abord par la démarche que par la thèse elle-même. J’ai toujours relu le début comme pour comprendre par où Simone de Beauvoir était passée, quel chemin elle avait emprunté pour questionner philosophiquement la différence des sexes. L’autre sexe devrais-je dire, sexe deuxième qui n’est pas second : la réflexion philosophique de Simone de Beauvoir porte sur l’altérité, moins « autrui », moins « les autres » qui intriguaient tant Jean Paul Sartre, que l’Autre, ici le sexe féminin. La différence sexuelle se réfléchi sur fond de l’énigme globale qu’est l’altérité en général.

Dans cette réflexion je ne suis pas encore entrée. J’en suis restée au choix préliminaire, à la décision de mettre en doute la nature féminine pour l’inscrire dans une historicité susceptible de rendre la femme libre : Le Deuxième Sexe commence par un chapitre sur le destin, se clôt par un chapitre sur la situation des femmes ; d’un destin préétabli à une situation ouverte, Simone de Beauvoir propose un parcours de libération, l’abandon d’un ordre de la nature pour une invention de l’histoire.
Dans cette perspective d’historicité, le deuxième chapitre, sur l’histoire, sur l’histoire du féminisme, requiert mon attention. S’il y a un parcours de libération, si elle-même choisira plus tard d’écrire son histoire existentielle à travers des Mémoires qui vont bien au-delà du récit de l’expérience vécue, l’histoire du féminisme ne devait pas la laisser indifférente. L’histoire et non la mémoire : elle ignore le féminisme depuis Christine de Pisan et Poullain de la Barre jusqu’au mouvement féministe lui-même du XIXe siècle et les thèses de Mary Wollstonecraft et de John Stuart Mill. Mais elle a des difficultés à appréhender positivement cette histoire et mon intérêt pour ce chapitre est venu de là.


L'histoire sans sujet

Dés la première page de l’introduction générale elle stigmatise l’histoire du féminisme : « la querelle du féminisme a fait couler assez d’encre, à présent elle est à peu près close : n’en parlons plus. Et il ne semble pas que les volumineuses sottises débitées pendant ce dernier siècle aient beaucoup éclairé le problème. » Cet absolu rejet du passé que les femmes opèrent à chaque génération du féminisme en proclamant «l’année zéro » de la libération, prend une double figure positive dans la pensée de Simone de Beauvoir : celle d’une rupture théorique en introduisant une réflexion sur l’altérité, l’Autre, réflexion plus dynamique que les éternelles questions sur la nature féminine ; celle d’une rupture pratique par la conclusion du livre affirmant que les femmes sont en situation de libération. Se désolidariser de l’histoire du féminisme est un geste banal, quasi-commun au féminisme lui-même ; la manière de rompre m’intéresse plus car elle témoigne d’un désir d’élever le débat, ou plutôt d’un souci épistémologique : « Il est frappant que l’ensemble de la littérature féminine soit animé de nos jours beaucoup moins par une volonté de revendication que par un effort de lucidité ; au sortir d’une ére de polémiques désordonnées, ce livre est une tentative parmi d’autres pour faire le point. » Sur cette tentative je m’attarderai longuement, sur le «privilège » je reviendrai pour en comprendre l’origine. Avant, simplement, je voudrai commenter son regard sur «les querelles » qui l’ont précédée.

Le terme de querelle appartient à l’histoire, avec la Querelle des femmes ou Querelle des Amyes qui au XVIe puis au XVIIe siècle alimente la polémique sur l’excellence, la prééminence ou la supériorité d’un sexe sur l’autre. Une querelle est le contraire d’un conflit auquel on suppose une dynamique et une solution possibles ; une querelle est répétitive, elle piétine et ressasse les mêmes arguments, sans fin. Et l’histoire du féminisme n’est que querelle ; soit. Si on veut tenter d’y voir clair, il faut sortir de ces ornières ; il faut refuser les vagues notion de supériorité, infériorité, égalité qui ont perverti toutes les discussions et repartir à neuf » : on peut s’étonner au passage qu’elle mêle le concept d’égalité aux «vagues notions » de supériorité et d’infériorité qui se fondent effectivement sur d’interminables comparaisons entre les qualités respectives des deux sexes ; on peut s’étonner aussi qu’elle n’ait pas remarqué à quel point le féminisme est né de la fin de cette querelle, lorsque l’idée d’égalité justement transforme la querelle en procès, après la Révolution française. Elle aurait pu observer de plus que la notion d’égalité suppose idéalement la fin de la querelle.

Or, il se passe tout le contraire : le féminisme du XIXe siècle déclenche la pire des querelles : « au XIXe siècle, la querelle du féminisme devient à nouveau une querelle de partisans » ; les femmes de 1848 sont «maladroites » et «ridicules » dans la pratique de la revendication ; ou d’autres n’interviennent qu’en «certains congrès qui restent des manifestations abstraites ». « Quand on se querelle, on ne raisonne plus bien », conclut-elle. Aucune pensée donc, et un rapport de force entre hommes et femmes sans dialectique : les hommes furent en cette occasion «arrogants » et restèrent maîtres du jeu. « L’action des femmes n’a jamais été qu’une agitation symbolique ; elles n’ont gagné que ce que les hommes ont bien voulu leur concéder ; elles n’ont rien pris ; elles ont reçu ».

L’inanité de la revendication féminine, du discours féministe face à la maîtrise masculine du rapport de pouvoir, voilà le tableau dressé par Simone de Beauvoir, et qui n’est pas sans intérêt : elle ne reconnaît aucune valeur à la critique féministe, celle de Jenny d’Hericourt par exemple dont La femme affranchie est un des rares livres théoriques du XIXe siècle à oser critiquer les thèses de tous les théoriciens masculins del’epoque, socialistes et libéraux ; en revanche, elle se représente l’histoire de l’émancipation des femmes comme un don des hommes aux femmes, semblablement peut-être à la vision marxiste qui programme cette émancipation à un moment donné, après la Révolution. Je radicalise la position de Simone de Beauvoir sans doute ; mais j’en donne ainsi le schème : les femmes ne font pas l’histoire ; elles s’agitent, elles bavardent, elles se querellent ; tous clichés que nous connaissons bien et qui s’harmonisent avec la figure de la domination masculine. Je devrais dire : du sujet masculin.

En effet, les femmes ne seront jamais un sujet politique, ni même un sujet de l’histoire : « Les prolétaires disent «nous ». Les Noirs aussi » ; les femmes ne disent pas nous. Les groupes d’exclus se rapprochent, puis se séparent : contrairement aux noirs et au prolétaires, les femmes ne changent pas en «autres » (les bourgeois, les blancs) les hommes. Car elles restent elles mêmes, désespérément «autres » les femmes sont tenues par l’altérité, une altérité irréductible à toute historicité. L’histoire est masculine : « Toute l’histoire des femmes a été faite par les hommes… Le féminisme lui même n’a jamais été un mouvement autonome. Jamais les femmes n’ont constitué une caste séparée : et en vérité elles n’ont pas chercher à jouer en tant que sexe un rôle dans l’histoire »

Plusieurs idées se mélangent et sont à chaques fois des positions théoriques : l’histoire des femmes est celle d’un long consentement à la maîtrise masculine ; le féminisme est un mouvement politique dépendant d’autres mouvements parce que la femme est un être relatif ; les femmes ne forment pas de caste (ou de classe) parce qu’elles appartiennent à la classe d’origine ou d’alliance, du père ou du mari. Mélange d’orthodoxie marxiste et d’un constat d’échec quant à la révolte des femmes, ces thèses disent toutes que jusqu’à présent il n’y a pas de sujet féminin. On verra que le sujet singulier, celui de Simone de Beauvoir, est conquis par elle, y compris, surtout, le sujet connaissant. Quant au sujet politique, elle ne l’a pas rencontré dans l’histoire, sa critique du féminisme du XIXe siècle l’énonce clairement ; et elle le pense impossible pour des raisons d’analyse marxiste. Sur ces deux points elle changera d’avis, affirmant après 1970 devoir donner le primat à la lutte collective et à la lutte concrète, à la pratique, rouvrant aussi le dossier de l’histoire du féminisme dans une optique collective en acceptant ce « nous, les femmes » qui le constituent comme sujet d’histoire. Ce fut notamment le projet des « émissions Sartre », projet pour la télévision dans les années 1975, ou l’histoire des luttes féministes du XXe siècle aurait eu sa part dans le récit de l’histoire parallèle à la vie de Sartre.


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MessageSujet: Re: Simone de Beauvoir   Mer 25 Jan - 12:27

L'intellectuelle

Avant cette remise en cause, elle avait choisi la voie singulière ; pas simplement individuelle : singulière parce qu’elle a sans cesse élaboré le regard qu’elle portait sur les êtres et les choses. Simone de Beauvoir fut une intellectuelle, une femme qui usait de sa raison publiquement. Elle fit même de sa position d’intellectuelle un privilège, à l’œuvre assurément dans sa décision d’analyser la condition et la situation des femmes.
Condition et situation : passer de l’une à l’autre permet de croiser l’universel et le particulier, la généralité d’une condition et la singularité d’une situation.

La condition humaine est celle de l’être mortel. Tous les hommes sont mortels, Une mort très douce, La Vieillesse, ces trois écrits scandent, en 1946, 1964 et 1970, une œuvre caractérisée souvent par la passion de vivre mais aussi par une obsession de la mort qui évolue dans le temps : une fiction sur l’immortalité renvoie au fait incontournable que nous sommes tous mortels.
La confrontation avec la mort de sa mère rappelle à Simone de Beauvoir combien nous sommes démunis devant la singularité d’une mort si proche, l’état de vieillesse souligne comment la mort et la vie s'entrecroisent réellement. Tous les hommes sont mortels, une femme est morte, puis moi et les autres sommes mortels ?
De la généralité abstraite à une généralité concrète, de la condition à la situation effectivement, ce parcours d’écrivain révèle combien, et surtout comment, Simone de Beauvoir voulut parler de la mort : on a parfois comparé La Vieillesse et Le Deuxième Sexe parce que ces deux écrits ont une structure commune, qui distingue « les faits et les mythes » et « l’expérience vécue », l’analyse théorique et la réflexion existentielle. Double niveau d’écriture qui est le fruit de son privilège d’intellectuelle : avec le pouvoir de la documentation et de l’analyse socio-historique, avec la force du récit raisonné et du témoignage sensible.

On dira que cette articulation entre la théorie et l’existence est propre à l’existentialisme lui-même. Que l’existentialisme repose sur une mise en situation de la connaissance, qu’ainsi il y a comme une évidence à ce que la femme écrive sur les femmes, la personne âgée sur la vieillesse. Voire. Si la question de la fonction de l’intellectuel du XXe siècle est essentielle à la problématique de l’existentialisme, elle ne ressemble pas chez Sartre à ce schéma.
Comment lutter avec le prolétariat si on n’est pas prolétaire, ou comment être des bourgeois en conflit ouvert avec la bourgeoisie ? La philosophie révolutionnaire «ne peut se dévoiler originellement qu’aux révolutionnaires, c’est-à-dire aux hommes qui sont en situation d’opprimés…. Mais il est vrai qu’elle doit pouvoir être la philosophie de tout homme au sens où un bourgeois oppresseur est opprimé lui-même par son oppression ». D’où la difficulté de la position : » Moi j’avais un adversaire, le lecteur bourgeois ; J'écrivais contre lui, du moins en partie, alors que Nizan aurait voulu des lecteurs pour qui écrire. »
Face à ces tensions, ou contradictions Sartre utilise des médiateurs (le RDR en 1948, le PC après 1950,les maos après 1970). L’intellectuel se mêle de ce qui ne le regarde pas, dit Sartre ; Simone de Beauvoir, en revanche, se mêle de ce qui la regarde.
De sa situation paradoxale Sartre montre autant l’inconfort que l’intérêt ; ce philosophe qui fut un homme politique écrivit longuement sur des écrivains non engagés, Baudelaire et Flaubert, sur des êtres solitaires, lui qui fut toujours dans le monde. Aucun particularisme de situation ne fut donné à Sartre pour qu’il puisse se mettre du côté de l’opprime révolté comme une femme, par exemple Simone de Beauvoir, pouvait le faire ; et aucune généralité de condition n’était susceptible de lier le sujet et l’objet comme la réflexion de sa compagne sur la vieillesse.
Obstacle ou privilège ? La proximité du sujet à l’objet de son propos n’est pas à coup sûr une facilité ; à mes yeux, Simone de Beauvoir est de l’avis contraire, si on en croit l’emploi si répété, en des contextes divers, du mot «privilège ».
Le privilège est un terme usité dans le langage existentialiste, est le titre d’un recueil d’essais de Simone de Beauvoir. Le privilège indique la jouissance sélective, il indique aussi une position à partir de laquelle se construit une pensée, se décide un engagement.
Le privilège est également un outil d’analyse, outil parce que obstacle avec lequel il faut compter, obstacle qui décide de la pensée.
Faut-il brûler Sade ?, composé de trois essais, eut primitivement pour titre Privilèges. Titre qui donnait peut-être le point commun, la réflexion sur la fonction du privilège dans la pensée des autres : Sade la pensée de droite, Merleau-Ponty.
Elle analyse non pas la jouissance d’objet du privilégié mais le mécanisme : le privilège est un «état » dans la pensée de droite : « Le seul signe qui distingue l’Élu, c’est le privilège : c’est à travers les privilèges que l’Élite se reconnaît, s’affirme, se sépare. Toute l’astuce consiste à faire du privilège la manifestation d’une valeur dont la présence conférerait précisément au privilégié le droit au privilège. » Le système de l’élite ajoute-t-elle encore, «a la cohérence d’une tautologie ». Un état de jouissance plus que la jouissance elle-même fait le privilège de la droite.
D’un autre côté, il existe des privilégiés qui s’intéressent à autre chose qu’à leurs privilèges, qui prennent le risque de les malmener, de les transformer, en liberté pour Sade, en engagement pour Sartre. Sade se donne en exemple, «il ne nous livre pas l’œuvre d’un homme libéré : il nous fait participer à son œuvre de libération » ; mais il se trompe, rajoute Simone de Beauvoir, doublement : il n’a pas compris que « la révolte même est un luxe », et «il n’a pas supposé qu’il pût exister d’autres chemins que celui de la rébellion individuelle ». Il n’a pas imaginé l’action, il n’est pas sorti de sa classe.
Travail sur le privilège inabouti aux yeux de Simone de Beauvoir ; à quoi fait écho le débat entre Sartre et Merleau-Ponty sur l’engagement premier : si Sartre fait «alliance avec les forces réelles » du prolétariat, ce n’est pas, comme Merleau-Ponty, une «alliance imaginaire », mais une alliance réfléchie dans le privilège même de l’intellectuel : « C’est précisément parce qu’il s’est interprété et critiqué au contact de l’Histoire que Sartre a compris son impuissance à changer le monde par ses propres forces. »

La réflexion sur le privilège va de pair avec la réflexion sur la transformation du monde. Passant de la pensée de la droite à celle de Sade et de Sartre, Simone de Beauvoir décrit le privilège fermé sur lui-même et le privilège ouvert sur le monde, le privilège comme représentation et le privilège comme action sur soi et les autres.
Seul le second mode du privilège nous intéresse ici, le privilège en acte tel qu’elle ne l’a pas vu à l’œuvre chez Merleau-ponty : « Nous avons à déplorer qu’il ait renoncé à agir sans parvenir à dévoiler. » Jugement sans appel qu’elle a peut-être ensuite adouci en elle ; mais jugement propre à comprendre son enjeu : faire du privilège un opérateur de la pensée et de l’action. Reste à voir comment.

L’état de vieillesse relève de la condition humaine, la situation du deuxième sexe appartient à une réalité historique et politique ; seule la représentation de la vieillesse peut être modifiée par son livre bien qu’elle ait dit elle-même que son livre " ne l’aide ni ne la décourage " ; le concret (et non seulement l’image) de la vie des femmes, en revanche, fut concerné par Le deuxième sexe.
Le privilège de la pensée n’est donc pas toujours le même : analyser la condition d’être mortel dont la vieillesse est la figure la plus lumineuse ne sera que prise de conscience car il n’y a pas en la matière de libération possible. Au plus loin de la «condition féminine » qui est une situation modifiable. Mais rien n’est dit pour autant sur son utilisation du privilège d’intellectuelle à travailler le thème du sexe féminin, rien n’est dit sur ce qu’il implique comme capacité, potentialité pour penser.
Elle dit et redit qu’à la situation de femme comme être opprimé et exploité elle croyait échapper. Elle sait aussi qu’elle écrit comme femme, plus même, qu’elle pense comme femme lorsqu’elle écrit Le Deuxième sexe. Ce fut même une " surprise », raconte-t-elle à plusieurs reprises dans ses Mémoires : " Je sais aujourd’hui que pour me décrire je dois dire d’abord : « je suis une femme » ; mais ma féminité n’a constitué pour moi ni une gêne ni un alibi. De toute façon, elle est une des données de mon histoire, non une explication. »
Pourtant, l’explication de sa pensée passe par la conscience de son être sexué.
On distinguera alors trois aspects : elle est privilégiée car elle ne souffre pas d’être une femme, elle est une femme qui reconnaît appartenir à une caste (même si elle refuse cette catégorie théorique), elle est une intellectuelle engagée à comprendre et son privilège et sa caste. Le mélange de privilèges, celui de ne pas souffrir et d’être une intellectuelle, fait tout le paradoxe : échapper à sa condition d’opprimée et l’analyser de l’intérieur ; être une femme et pouvoir l’oublier, puis être une intellectuelle et se rappeler qu’elle est une femme ; double privilège, en fait unique : par son exceptionalité même, Simone de Beauvoir est à même de penser l’ordinaire, le semblable.


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MessageSujet: Re: Simone de Beauvoir   Mer 25 Jan - 12:28

Le privilège de la pensée

Simone de Beauvoir ne reconnaît aucun statut théorique à l’histoire du féminisme parce qu’elle la trouve aussi répétitive que l’histoire du consentement féminin. Le mot querelle est à ses yeux le plus adéquat pour signifier l’inconsistance de la revendication ; et son désir est de travailler à la prise de conscience ; elle oppose donc à " la volonté de revendication " un nécessaire « effort de lucidité ». Cette lucidité sera l’effet de son privilège. La démarche épistémologique de Simone de Beauvoir est tout entière dans cet effort de lucidité.
Pour qui connaît un peu l’histoire du féminisme, la célèbre affirmation : « On ne naît pas femme, on le devient », s’inscrit dans toute une tradition de pensée dénonçant la naturalisation des femmes, leur assignation à une nature, l’état culturel de leur existence en société. Condorcet, par exemple, disait déjà tout cela. Sans doute innove-t-elle tout en reprenant cette tradition : elle hisse la description du vécu au niveau de l’analyse même ; et elle transforme en discours le « tabou » de la sexualité. Deux innovations sur fond de tradition (ne lui déplaise) avec la pensée féministe, mais innovations secondes par rapport à l’ "effort de lucidité", qui m’intéresse ici essentiellement.

Dès Pyrrhus et Cinnéas (1944), il est question de la légitimité du discours : « Quel homme pourrait juger l’homme ? Au nom de quoi parlerait-il ? » conclut-elle. Elle découvrit le nécessaire retour sur soi pour parler des femmes : « J’ai dit comment ce livre fut conçu : presque fortuitement ; voulant parler de moi, je m’avisai qu’il me fallait décrire la condition féminine. »
Sartre l’encourage à développer : « Je vais avoir trente-deux ans, je me sens une femme faite, j’aimerais savoir laquelle. En quoi suis-je «femme » par exemple, dans quelle mesure ne le suis-je pas ? » Du je à l’ensemble des femmes : il se pourrait que la première étape pour parler de soi fut de parler de toutes les femmes, de la condition féminine. Elle fera ailleurs ce récit d’elle-même ; ici le retour sur soi est une condition de la pensée, l’expression du privilège. Toute l’introduction du Deuxième Sexe consiste à voir quel est le soi qui peut parler des femmes.

« Si je veux me définir, je suis obligé d’abord de déclarer : je suis une femme ; cette vérité constitue le fond sur lequel s’enlèvera toute autre affirmation. » Je ne peux m’empêcher d’entendre en écho la méthode cartésienne obligée à une première affirmation, «je pense » pour fonder la réflexion. Sauf que le chemin est inversé : Simone de Beauvoir pose l’existence pour rendre légitime la pensée quand Descartes pose l’existence de la pensée pour ne plus douter de sa réalité.
Sartre lui-même avait précisé la démarche en définissant dans L’être et le néant un «cogito pré-réflexif » comme condition du cogito cartésien. S’agirait-il donc d’un «cogito féminin » nuançant le cogito pré-reflexif ?
On ne saurait s’aventurer si loin d’autant que la position féminine dans la pensée, le « je suis une femme » de Simone de Beauvoir, laisse en suspens la réponse à la question habituelle, trop connue, question sur l’universalité ou la singularité de cette position théorique.
Pour moi justement, l’intérêt réside dans cette reconnaissance d’un être femme qui n’est en rien chez Simone de Beauvoir connoté a priori par des valeurs dites féminines : le sujet de la connaissance est femme, donc différent de celui de l’homme ; mais il n’est pas féminin. Le sujet femme est épistémologique, non psychologique.

Elle précise ensuite son dire : « Je crois que pour élucider la situation de la femme, ce sont encore certaines femmes qui sont les mieux placées ». J’insiste sur les « certaines femmes » : elle n’est pas seule à pouvoir faire une mise au point théorique, toute une catégorie de femmes en est capable, celle qui a échappé aux handicaps traditionnels de la vie féminine, celle qui use au XXe siècle du droit au savoir récemment acquis, de la liberté d’agir aussi.
Ces femmes ont conquis un pouvoir de lucidité intellectuelle ; lucidité de compréhension essentielle à la maîtrise de son destin, témoin l’exergue du deuxième tome : « Quel malheur d’être une femme ! Et pourtant le pire malheur quand on est femme est au fond de ne pas comprendre que c’en est un » (Kierkegaard). Et lucidité de jugement : « Beaucoup de femmes aujourd’hui, ayant eu la chance de se voir restituer tous les privilèges de l’être humain, peuvent s’offrir le luxe de l’impartialité ».

Privilège et luxe de l’impartialité : privilège de celle qui peut comprendre et de celle qui peut juger. L’impartialité appelle-t-elle l’objectivité ? Peut-être. Surtout, l’impartialité est l’idéal d’une conciliation, ou d’une combinaison, entre le subjectif et l’objectif, entre la conscience d’être femme et le travail de l’intellectuelle. Elle peut aussi bien dire qu’elle a « neutralisée l’ennui d’être une femme » et qu’elle a « cumulé les avantages des deux sexes ». J’aime ce mélange où par-delà l’aveu de n’avoir pas souffert d’être une femme, se dessine le lieu du sujet épistémologique, « absolu d’existence plus que de connaissance », dirait Sartre, et lieu d’où se construira la connaissance cependant.
Déjà l’absence de souffrance est privilège. Elle est devenue intellectuelle et femme indépendante sans les difficultés ordinaires des femmes de son temps ; et pourtant ses romans sont intarissables sur la souffrance des femmes. Souffrance des femmes et pas des intellectuelles sans doute ; souffrance ordinaire et si importante aux yeux de cette femme d’exception qui ne pratiquait guère l’héroïsme.

Son privilège : être une intellectuelle et n’en avoir pas souffert. Son choix : s’être détournée d’un sentiment d’exceptionalité pour transformer son privilège en outil de pensée. Certains ont contesté ce choix, ont voulu la renvoyer à son statut d’exception, à sa non-représentativité : ils ont argué que son refus de la maternité invalidait son droit à parler des femmes. C’était l’avoir lue sans réfléchir : c’est justement sa non-représentativité, comme individu, du sexe féminin qui légitime intellectuellement sa démarche, qui rend possible l’impartialité. Par l’exceptionalité de sa situation, elle est peut-être meilleur témoin que si elle portait dans son expression les embarras de la vie d’une femme comme toutes les autres.
Aussi, la nouveauté de son être d’exception est cette non-souffrance : Mme de Staël, par exemple, inscrit ses propos sur les femmes, elle et les autres, à partir de sa souffrance, fondamentalement. Et tant d’autres produisent leur pensée dans le parcours d’obstacles inévitables. Simone de Beauvoir est au-delà, elle annonce une génération nouvelle d’intellectuelles plus libres, plus détachées, des contraintes de la domination masculine, certes. Surtout, elle en tire une énergie spécifique pour penser le « deuxième sexe », une énergie, de plus, pour réfléchir le statut d’exception, pour s’en servir, au-delà de la plainte et du témoignage, comme un outil dans le travail de la connaissance : « La position privilégiée, c’est celle de la personne qui est légèrement en marge. » L’expression est modeste : ni héroïsme ni sentiment lancinant d’exception. Et elle continue : « Par exemple celle d’un combattant, mais pas complètement, qui est dans le coup sans y être tout à fait ; c’est lui qui est le mieux placé pour décrire une bataille. » une bataille : oui, l’histoire de l’homme et de la femme est une histoire conflictuelle, est faite de conflits. Écrire sur le « deuxième sexe » inclut cet élément, l’impartialité est à ce prix.
Le privilège de Simone de Beauvoir est celle de la spectatrice, témoin des deux mondes, celui des hommes et celui des femmes, et consciente que ces deux mondes s’affrontent. Contrairement à ce qui fut parfois écrit, elle ne s’est pas installé dans le monde des hommes, tout simplement parce que, comme elle le répète si souvent, elle se sait femme, elle est une femme qui pense ; non un être neutre ; ni neutralisé ni sans avis. Une femme qui pense.
On ne s’étonne plus désormais de l’exergue du premier volume, citation de Pollain de la Barre : « Tout ce qui a été écrit par les hommes sur les femmes doit être suspects, car ils sont à la fois juge et partie. » L’impartialité leur est impossible.
Celle des femmes est tout aussi douteuse : « Les hommes sont juge et partie : les femmes aussi. Où trouver un ange ? En vérité un ange serait mal qualifié pour parler, il ignorerait toutes les données du problème ; quant à l’hermaphrodite, c’est un cas bien singulier : il n’est pas à la fois homme et femme mais plutôt ni homme ni femme ».
Alors « certaines femmes » peuvent « élucider » la situation. Les correspondants de guerre… De la lucidité à l’élucidation : l’image de la lumière rappelle sans cesse qu’il s’agit de la connaissance. Connaissance d’un conflit : une image là encore, plutôt deux, celle du procès (juge et partie), et celle de la guerre.
Poullain de la barre inaugure celle du procès ; Stuart Mill la développée longuement deux siècles après. Au XXe siècle, l’image du procès est recouverte par celle de la guerre ; au plus loin de la querelle. La «guerre des sexes » est une image ancienne, certes ; celle du «correspondant de guerre », pour en parler, est nouvelle. On a décrit Simone de Beauvoir, existentialisme oblige, comme une femme engagée. Oui, si on remarque que cet engagement vise la connaissance.

De sa connaissance du «deuxième sexe », je n’ai rien dit ; sauf à repérer qu’elle inscrit sa réflexion dans le champ de l’altérité ; et que cette altérité mériterait d’être allégée de sa banalité pour qu’on en mesure l’incidence dans l’histoire des représentations de la différence des sexes.
On a vu rapidement les difficultés que l’autre, ici la femme, entretient avec l’histoire et l’historicité, Il ne serait pas déplacé de dire que Simone de Beauvoir a cherché à résoudre cette contradiction, celle qui découvre que si l’autre n’est pas sujet, il n’a pas d’histoire ; qu ‘elle a cherché si ce n’est à la résoudre, du moins à la dénoncer.

Mais mon intérêt est allé ailleurs ; il s’est porté sur sa démarche, sur sa réflexion épistémologique : comment parler des femmes, des sexes, moi qui suis une femme. J’espère avoir montré qu’elle fit preuve effectivement d’un peu de lucidité.


* Geneviève Fraisse est directrice de recherche au laboratoire "philosophie politique et pensée contemporaine" au CNRS. Elle est Docteure d'Etat et a animé des séminaires au Collège international de philosophie à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS).
Elle est l'auteure de nombreux ouvrages dont "Femmes toutes mains, essai sur le service domestique", "Clémence Royer, philosophe et femme de sciences", "Muse de la raison, démocratie et exclusion des femmes en France", "La raison des femmes", "La différence des sexes", "Les femmes et leur histoire", "Histoire des femmes en Occident (XIXe siècle)".

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MessageSujet: Re: Simone de Beauvoir   Mer 25 Jan - 13:13



La force des femmes



Castor, for ever...

Un témoignage


par Anne Zélensky *

Simone de Beauvoir a été philosophe, femme de lettres, féministe. Rebelle aux conformismes, elle a inventé sa vie. Elle incarne pour moi l’expression la plus aboutie, à son époque, de l’être femme et rappelle que le féminisme est aussi une philosophie et un art de vivre.

Avant de la rencontrer, je l’ai admirée plus pour ce qu’elle était, pour sa vie justement, que pour ses écrits. Pour mes 25 ans, un ami cher m’a offert Le Deuxième Sexe et m’a dit : « Ce livre est fait pour toi. ». Paradoxalement, je n’avais pas jusqu’alors éprouvé le besoin de le lire, comme si je savais déjà ce qu’il y avait dedans. Comme tant de femmes dans le monde, j’étais absorbée par la même tâche que Simone, explorer, en mettant mes pas dans les siens, les chemins d’une liberté nouvelle pour nous. Aventure passionnante, s’il en fut.

C’est ce goût de l’aventure qui nous a réunies, elle et les jeunes femmes qui allaient, dans les années 1970, se retrouver dans le Mouvement des femmes. Partir à la (re)conquête de soi, clamer joyeusement sa révolte à la barbe du vieux monde, avoir le sentiment qu’on pouvait faire vaciller ses fondations vermoulues, c’était ça le Mouvement et ça valait bien la conquête de l’espace.

Dès notre première rencontre avec Simone, dans un café de Montparnasse, en automne 1970, j’ai été frappée par sa modestie. Oui, cette mythique personne à turban se tenait sagement sur sa chaise, nous observait de ses beaux yeux bleus étirés et nous écoutait. Elle n’a pas cessé depuis d’être à l’écoute et de se mettre au service de celles qui traduisaient en actes les idées qu’elle avait, quelques décennies avant, exprimé en mots historiques. Elle n’était pas de celles qui s’accrochent à un lopin de reconnaissance et de savoir, mais de celles qui passent le flambeau.

Elle, la théoricienne, pour qui le féminisme avait été jusqu’alors une conviction raisonnable, s’est laissée prendre à notre passion. Elle l’a partagée et accompagnée. D’ordinaire, les théoriciens ne descendent pas dans la rue, en vertu de la séparation des genres si chère aux us patriarcaux. Cette admiration que nous lui vouions, elle nous l’a renvoyée. Dans la préface à Histoires du MLF, elle reconnaît : « Pour mobiliser la masse des femmes, il fallait un épuisant effort d’imagination, d’invention. ». Elle comprend plus que toute autre l’intention de notre livre : « Il vous jette au cœur des problèmes que posent la naissance et le développement d’un mouvement révolutionnaire car pour moi, il est hors de doute que la décolonisation de la femme implique un radical bouleversement de la société. » 1

Elle a donc été là, dès les premiers signes de renaissance du féminisme. Là, pour prendre en charge avec nous l’organisation du Manifeste des 343 en 1971. C’est elle qui s’occupait de collecter les signatures de femmes célèbres. Là, pour contribuer à monter les fameuses « Journées de dénonciation des crimes contre les femmes » à la Mutualité. Là, pour y assister du début jusqu’à la fin, dans la salle et sur la tribune pour témoigner avec les autres femmes.

Là, enfin, pour lancer l’idée d’une Ligue des femmes, comparable à celle des Droits de l’homme, très indifférente à l’égard de la question des femmes. Nous avons fondé en 1974 la Ligue du Droit des Femmes : elle en était la présidente, pour la première fois elle acceptait de présider une association. J’y reviendrai.

Il y avait entre elle et certaines d’entre nous, une coïncidence rare. Elle a choisi clairement son camp, dès le début et ne l’a plus lâché avec cette constance qui la caractérisait. Ce camp, c’était celui des « Féministes révolutionnaires », terme désignant alors une tendance radicale du Mouvement qui s’opposait au groupe «Psychanalyse et politique».Une même conception du féminisme nous réunissait, alliant radicalisme et réalisme. Nous nous situions dans une continuité historique, celle des féministes qui, tout au long des XIXe et XXe siècles, avaient bataillé pour arracher des droits d’égalité : droit à l’éducation, au travail, droit de vote.

Or cette égalité demeurait un principe. Nous faisions l’expérience, nous les jeunes femmes des années 60/70, qu’elle n’était pas applicable. Le droit ne suffit pas à corriger l’inégalité. Elle continue à opérer par en dessous, tant que les dominé-e-s n’accèdent pas aux mêmes chances de mettre en œuvre le droit. L’obstacle majeur pour nous, résidait dans les interdits sur le corps. A quelle liberté peut prétendre un être qui ne décide pas de ses maternités ?

Cette déception engendrée par les leurres de « l’égalité », a profondément infléchi le cours du féminisme des années 70. Nous n’avons plus revendiqué l’égalité, mais dénoncé les discriminations auxquelles donnait lieu notre différence, cette fameuse différence, source de tous nos maux et que jusqu’alors nos consœurs avaient tue, pour mieux arracher des lambeaux d’égalité. Nous sommes allées droit au but : tant que nous ne serions pas libres d’avoir les enfants, les amant-e-s, le plaisir dont nous déciderions, tant que nous serions la proie éventuelle des violences publiques ou privées, tant qu’on représenterait de façon indigne et ridicule sur les murs et les pages, nous serions toujours des femmes esclaves.

Et puis ce que nous voulions, ce n’était pas nous aligner sur ce triste modèle masculin, devenir les égales des ces soldats de plomb, mais inventer une autre manière d’être. Le souffle vivifiant de l’utopie faisait alors voler nos jupes et nos espoirs. Elle enlaçait la réalité et l’entraînait dans une longue valse gaie. Nous avions la chance de vivre une de ces époques, rares dans l’Histoire, où le fossé se réduit entre les principes, plaisir et réalité se touchent.

Et pourtant, les gens sérieux, ont beaucoup parlé alors de divergences entre égalitaristes et différentialistes et ont classé Beauvoir parmi les premières. Aucune d’entre nous ne s’est jamais reconnue dans ces labels simplistes.
Il est vrai que le féminisme a toujours eu à gérer un paradoxe : comment concilier égalité et différence ? Il a fallu longtemps gommer la différence, source de discrimination, pour prétendre à l’égalité. Aujourd’hui, le chemin parcouru permet, avec la demande de parité, d’affirmer l’évidence de l’existence de deux sexes, et donc une différence, pour réclamer une égalité de représentation dans le champ politique.

La Ligue du Droit des Femmes s’était déjà créée, en 1974, dans un même esprit. Elle se distinguait du reste du Mouvement des femmes par une démarche originale qui alliait radicalisme de l’objectif - subvertir le système patriarcal dans ses fondements même basés sur la domination - et le réalisme de la stratégie. Simone de Beauvoir et quelques unes d’entre nous fondent cette association 1901 (acte déjà considéré comme salement « réformiste ») pour continuer la réflexion et l’action féministe à un moment où, après de grands succès, le Mouvement des femmes connaît un essoufflement dû, en partie, à sa volonté de marginalisation. La majorité des féministes, issue du gauchisme, se veut antilégaliste, sous prétexte que la loi est faite par des hommes, de surcroît des « bourgeois », et sert leurs intérêts de sexe et de classe. La LDF affirme d’emblée son intention d’inscrire la donnée femme dans le champ de la loi. La loi peut être un outil de libération : elle donne en effet une reconnaissance au fait de discrimination, qu’occulte la coutume - c’est la coutume qui fait qu’une femme porte le nom de son mari, pas la loi. Elle offre aux dominées les moyens de se défendre. Ainsi, les lois votées dans la foulée des revendications du Mouvement des femmes - loi légalisant l’avortement, loi définissant le viol, plus tard loi sur le harcèlement sexuel, puis l’inceste - prennent en compte pour la première fois, la situation spécifique des femmes, victimes d’un certain type de violence, symptôme de leur domination. Ces lois spécifiques permettent en même temps de questionner le principe d’universalité, qui masque l’inégalité de statut des deux sexes.

Simone est restée présidente de la LDF jusqu’à sa disparition, comme elle a accepté d’être présidente de « SOS Femme Alternative », qui a ouvert le premier refuge pour femmes battues. Elle nous a donc accompagnées comme aucune autre personnalité, mettant au service de nos actions, sa notoriété. Avec cette honnêteté qui me la rendait si chère, elle reconnaissait qu’elle avait été elle aussi, en son temps, une femme alibi. « ... Il m’a longtemps semblé que certains inconvénients inhérents à la condition féminine devaient être simplement négligés ou surmontés, qu’il n’y avait pas besoin de s’y attaquer. Ce que m’a fait comprendre la nouvelle génération de femmes en révolte, c’est qu’il entrait de la complicité dans cette désinvolture. »2

Oui, pour moi, Simone marquera l’Histoire et mon histoire, parce qu’elle a été à la hauteur, dans sa pratique, des idées qu’elle défendait dans son fameux livre. Solidaire, amicale, fidèle et gaie, en somme tout le contraire de ce qu’on a dit d’elle.
Anne Zélensky

1 Anne Tristan et Annie de Pisan, Histoires du MLF, p 11 (Calmann-Lévy, 1977).
2 Cité par Jeanson dans ses entretiens avec Simone : S. de Beauvoir ou l’entreprise de vivre , Seuil 1966.


* Anne Zélensky est une des fondatrices du Mouvement des femmes, Anne Zélensky est présidente de la Ligue du Droit des Femmes, et auteure, notamment, de Histoires du MLF (Calmann-Lévy), Histoires d’amour (Calmann-Lévy) et Le harcèlement sexuel (éditions du Rocher).

Source : http://www.penelopes.org/archives/pages/sdb/Point/cote.htm


Dans le post suivant, une interview récente d'Anne Zélenski, rétrospective et point de vue sur le féminisme d'aujourd'hui.
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Misfit Cat
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MessageSujet: Re: Simone de Beauvoir   Mer 25 Jan - 13:36



Anne ZELINSKY (à gauche), professeur agrégée et Annie SUGIER (à droite), ingénieur chimiste, spécialiste de la sécurité nucléaire, devant le centre d’accueil pour femmes battues et leurs enfants à Châtillon dans les Hauts de Seine, à l’occasion du 10ème anniversaire de l’ouverture de ce centre, qui a succédé à celui de Clichy à la fermeture de celui-ci.

Toutes les deux pionnières du féminisme des années 70, elles ont écrit un livre "Histoire du MLF".




Anne Zelenski : "le féminisme, une utopie féconde et tenace"


Par Amanda Petitgrand

Anne Zelenski préside la Ligue du droit des femmes, qu’elle a créée en 1974 avec Simone de Beauvoir. Militante féministe "historique", elle a participé, dès août 1970, au Mouvement de libération des femmes (MLF) dont l’objectif était de renverser l’ordre patriarcal... et de changer le monde. Qu’en est-il aujourd’hui du combat féministe ?


Place Publique : Le féminisme des années 1970 était-il vécu comme un combat utopiste ?

Anne Zelenski : Le féminisme est une utopie dans la mesure où il se propose de changer le monde. C’est particulièrement vrai pour le mouvement des années 1970, qui ne s’est pas borné à lutter pour l’égalité entre les hommes et les femmes, unique revendication de la première vague féministe au XIXe et au début du XXe siècle.
Notre mouvement était révolutionnaire et libertaire : il voulait renverser le système et jeter les bases d’une société nouvelle et meilleure. Notre revendication centrale était la liberté de disposer de notre corps. À l’époque, cette revendication représentait une véritable révolution de civilisation puisque, depuis des millénaires, le corps des femmes ne leur appartenait pas ; elles n’étaient pas libres d’avoir les enfants qu’elles voulaient, quand elles le voulaient.


P.P. : Quels ont été les acquis des années 1970 ?

A.Z. : Notre grand acquis, c’est cette liberté de disposer de notre corps. Cette utopie a été avalisée par le système (loi Veil sur l’IVG), non sans malentendus. La plupart des hommes l’interprète comme une mise à disposition de leurs propres désirs. Ils ne comprennent pas que nous puissions décider d’avoir une relation avec eux... ou pas. Des freins qui régulaient la relation homme-femme ont sauté. Les femmes sont plus libres, elles circulent davantage dans la ville. Cette liberté affole les hommes, qui usent de violence pour marquer leur territoire. Quand un système de domination cède, pourquoi le dominant s’inclinerait-il ?

P.P. : Certains hommes ont rejoint le combat féministe. Qu’en pensez-vous ?

A.Z. : L’égalité entre les sexes, c’est la condition nécessaire mais pas suffisante d’une transformation du monde. Le féminisme entre dans l’intimité des gens. Il bouleverse leur façon d’être ensemble. Le féminisme concerne davantage les hommes, qui ont plus de chemin à parcourir. S’ils ne prennent pas part à la révolution féministe et n’opèrent pas une remise en cause profonde de leur "virilité", on avancera toujours sur une patte.
En trente ans, les hommes consacrent au travail ménager 10 minutes de plus par jour. Même si le jeune de 25 ou 30 ans n’ose plus affirmer un machisme aussi catégorique que son père, il prend une autre forme. Des millénaires pèsent sur notre inconscient. Et les femmes sont aussi complices, elles reconduisent aussi ces schémas par l’éducation qu’elles donnent à leurs enfants.


P.P. : Vous militez toujours pour la même utopie féministe ?

A.Z. : Le féminisme est une des utopies les plus fécondes et les plus tenaces. Mais, ce qui apparaît du féminisme aujourd’hui n’est pas exactement conforme à une utopie. La lutte pour les acquis est menacée. Nous sommes obligés de répéter les mêmes mots d’ordre, ce qui est très frustrant. Dans les années 1970, nous étions enthousiastes ; nous avions le sentiment que ce qu’on disait était nouveau. Avec le temps, on s’est aperçu qu’il faudrait des décennies pour que ces mots d’ordre trouvent une concrétisation dans la réalité.
Cela dit, les utopistes entrevoient ce qu’ils voudraient voir se réaliser. Heureusement, la réalité nous surprend, nous fait des propositions que nous n’aurions pas imaginées. On sait bien ce qu’on ne veut pas : un type de relation basé sur le pouvoir. Le féminisme est plutôt anarchiste ; il se méfie de toute prise de pouvoir, de cette mondialisation qui impose une uniformité à la planète.


P.P. : Que pensez-vous de la loi sur les signes religieux à l’école, qui a divisé le mouvement féministe ?

A.Z. : On ne peut pas transiger sur certains grands principes. Le voile véhicule une idéologie d’exclusion des femmes. On les voile pour masquer leur corps, objet de tentation pour les hommes. La société musulmane marque une séparation excessive des hommes et des femmes. Il faut, au contraire, essayer de rapprocher les sexes. Cette séparation crée des malentendus, qui n’arrangent pas les relations entre eux. N’oublions pas que le voile a été imposé aux femmes dans de nombreux pays et qu’elles se sont battues pour l’enlever. Par rapport à ces femmes, c’est une insulte que de tolérer le voile à l’école. Le voile souligne l’apartheid des femmes. La loi est un moyen symbolique de réaffirmer la laïcité et l’égalité entre les hommes et les femmes. Les utopies laïques et féministes sont deux alliées naturelles, des enfants des Lumières du XVIIIe siècle. Elles réfutent la croyance et la foi pour préférer la raison et l’explication. Elles grignotent sur les territoires des trois grandes religions monothéistes, toutes les trois machistes. Je suis une des fondatrices de la Coordination féministe et laïque (CFL). Nous allons essayer en 2005 de célébrer la laïcité et le droit des femmes à travers de nombreuses manifestations.

P.P. : Les associations féministes aujourd’hui sont-elles encore utopistes ?

A.Z. : Notre féminisme était utopique dans la mesure où il refusait les structures classiques de l’institution. Du coup, le mouvement a éclaté à force de refuser tout fonctionnement, par peur de voir se reconstituer le pouvoir. Aujourd’hui, la CNDF (Coordination nationale des droits des femmes) est très institutionnalisée. Nous sommes confrontées à un dilemme : exister aux yeux de la société et fonctionner avec tout ce que cela implique de mode de pouvoir, ou le refuser et perdre en visibilité.
Les associations féministes gèrent l’oppression des femmes dans ce qu’elle a de plus ingrat. Mais, l’utopie féministe est loin d’être morte. L’utopie paraît stérile quand elle n’a pas de contact avec la réalité. Tout l’art est d’établir des passerelles entre elles. Beaucoup de militants des années 1970 ont renoncé à leur utopie parce que la société n’a pas évolué comme ils le voulaient. Or, le changement a son rythme. Une personne qui entreprend une psychothérapie patiente des années avant d’obtenir quelques petites transformations. C’est encore bien pire au niveau de la société, en raison du nombre important de paramètres. En trente ans, j’ai vécu des bouleversements extraordinaires que rarement des êtres humains ont pu vivre. L’utopie féministe n’est pas du tout impossible et je n’ai rien renié : je n’ai renoncé à rien.


Propos recueillis par Amanda Petitgrand

Source : http://www.place-publique.fr/article1299.html
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Misfit Cat
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MessageSujet: Re: Simone de Beauvoir   Lun 20 Fév - 14:54

Depuis que j'ai commencé ce portrait sur Simone de Beauvoir, je tente désespérément de trouver des textes de référence me donnant un point de vue féministe lesbien sur les pensées de Simone de Beauvoir.

Donc, si jamais une lectrice avertie - féministe lesbienne de plus longue date que moi ;-) - venait à s'arrêter en ces lieux et avait l'amabilité de m'éclairer à ce sujet et de me donner quelques pistes de recherche, je lui en serais tout à fait reconnaissante.

Je ne baisse pas les bras. Je n'ai pas encore eu l'occasion de véritablement aborder cette question avec les féministes lesbiennes que j'ai pu rencontrer, mais il me semblerait important que nous trouvions ce 'droit de réponse' au chapitre de Simone de Beauvoir sur la lesbienne...

En attendant, en voici un, celui d'une lesbienne féministe militante que vous devez sans doute connaître : Geneviève Pastre. Un extrait de texte tiré de ses Mémoires ( Geneviève Pastre, Une femme en appesanteur, Mémoires, Editions Balland, 2002, p.119).

Elle évoque son entrée chez les féministes lesbiennes et parle de Françoise d'Eaubonne et nous apporte une autre perspective sur De Beauvoir.

"Françoise d'Eaubonne n'a pas eu la réputation qu'elle aurait méritée, [...], mais c'est qu'elle n'a pas dû sa réputation à un homme, elle n'a jamais fait de compromis, elle s'est vraiment faite toute seule. Elle ignore ces contorsions, coups bas sans doute involontaires et cette faiblesse intellectuelle et morale. Elle avance de front. Et sur la question de sa sexualité elle s'en est toujours expliqué très franchement, elle n'a jamais caché qu'elle aurait pu être lesbienne. Elle parle de ses premiers émois avec une vérité tout à fait explosive qui peut servir d'exemple à nos théoriciennes qui n'ont jamais osé rien livrer d'elles-mêmes.
Sa jeune passion pour une autre Simone est à lire, c'est une partie longuement sous-estimée de notre littérature.
Quelle différence avec Simone de Beauvoir et ses réticences, sa position affichée d'hétérosexuelle conforme, son mépris pour sa galerie d'amantes, "contingentes", dans ses lettres à Sartre.
Comme c'était pratique ! Mais évidemment, dans la course à la première place (mais laquelle, celle que dicte l'opportunisme?), on cherche à écarter ou écraser tout ce qui gêne, sans penser que la postérité saura tout.
Il est complètement faux d'écrire que Simone de Beauvoir fait partie des figures emblématiques de l'histoire du lesbianisme. Du féminisme, sans doute et d'une certaine manière et d'un certain féminisme seulement.
Quand j'ai lu son chapitre sur la lesbienne, dans son ouvrage célèbre, j'ai refermé le livre avec un malaise, j'étais tout à fait déçue, j'en attendais plus; je refusai d'être une catégorie, qui plus est décrétée par une femme, et située dans le dernier chapitre, en annexe en quelque sorte. "


Le chapitre suivant " Le procès de Questions Féministes" s'y réfère également. Je ne peux le recopier intégralement ici, mais si vous lisez Geneviève Pastre, ne le manquez pas…

Quant à moi, je continue mes recherches ! Smile
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MessageSujet: Re: Simone de Beauvoir   Lun 20 Fév - 22:48

Ma chérie,
Pas prévenue de tes nouveaux travaux, j'arrive au moment de la vérité...c'est bien!
Je partage tout à fait l'opinion de Madame Pastre (admiration sans limite de ma part) sur Simone de Beauvoir.
J'ai eu la même démarche qu'elle en cherchant vainement dans l'oeuvre de Simone de Beauvoir une trace de lesbianisme.
Oui beaucoup d'opportunisme chez la "cathédrale de Sartre" avec une lutte féministe certe trés efficace mais qui dans mon esprit n'a jamais été trés claire.
Si j'ai été prudente au départ c'est parce que je ne connais pas tous ses écrits et que je me disais qu'il ne fallait pas condamner avant de savoir et puis, point important, je n'ai lu le "Deuxiéme sexe" qu'en 1983 ou 4 je n'avais pas 20 ans. Les luttes des années 70 c'était déjà de l'histoire ancienne.
Ceci étant précisé je ne crois pas qu'il faille la clouer au pilori, car ne serait-ce que par sa réputation elle a bien défendu les principes du féminisme.
Par contre je dois reconnaître que je ne me suis jamais sentie à l'aise dans es écrits.
Merci pour ton travail, Misfit, qui a le mérite de mettre les choses au point.
Bravo pour le post précdent sur Anne Zelensky. Ca c'est du sérieux, c'est pas la frime de Saint Germain des Prés.
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Misfit Cat
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MessageSujet: Re: Simone de Beauvoir   Mar 28 Fév - 22:52

Les Temps Modernes, mars-avril 1998, No 598, pp. 85-112

De l'émancipation amoureuse des femmes dans la cité

LESBIENNES ET FEMINISTES AU XXe SIECLE


Par MARIE-JO BONNET

Que l'Eros lesbien (1) ait partie liée avec la lutte pour l'égalité entre les sexes dans la cité ne nous étonnera pas. Signe d'une émancipation sexuelle d'inspiration païenne, sous la Renaissance, il est devenu au XVIIIe siècle le symbole d'une émancipation sociale et culturelle dangereuse qui sera brutalement réprimée au XIXe siècle par un pouvoir « patriarcal » qui a peur des lesbiennes, le dit et classe l'amour entre femmes dans la décadence sociale, le vice et la pathologie.

Que le féminisme se soit longtemps refusé à assumer l'Eros lesbien comme l'expression d'une conduite de liberté féminine ne nous étonnera pas non plus. Dès l'émergence des luttes pour les droits des femmes le patriarcat s'est servi de l'homosexualité féminine comme d'un rempart au féminisme. Il a agité l'épouvantail de la « virilisation » des femmes avec d'autant plus de succès que sans espace politique, sans droits et sans pouvoir, les femmes avaient intérêt à «rester femmes» si elles voulaient s'intégrer dans la société (2).

Liberté sexuelle-pouvoir politique. Bien que ces deux courants se soient développés séparément jusqu'à l'émergence de la révolte des femmes des années 70, l'histoire conflictuelle des rapports entre féministes et lesbiennes au XXe siècle montre que si la sexualité est le noeud de l'oppression des femmes, elle est aussi le levier de leur libération actionnant un pouvoir d'affirmation des femmes dans la cité parmi les plus puissants.


LE CLIVAGE FÉMINISME/LESBIANISME

L'exemple de « La Garçonne » des années 20 est tout à fait représentatif des possibilités ouvertes par les lesbiennes qui se referment avec des féministes ayant peur d'affronter l'opprobre social. La Garçonne est le titre d'un roman de Victor Margueritte publié en 1922 avec un tel succès qu'elle est devenue un modèle social d'émancipation féminine. Pourquoi ? Parce que pour la première fois dans un roman à visée féministe l'héroïne a une aventure homosexuelle. Cette aventure ne dure pas, évidemment, mais elle impose le fait lesbien comme le fait de la femme émancipée exactement comme le fait Freud à la même époque dans son article Sur la psychogenèse d'un cas d'homosexualité féminine où il établit une relation de cause à effet entre le féminisme et l'homosexualité de son « cas »: « ...la jeune fille avait rapporté de ses années d'enfance un " complexe de virilité " fortement accentué écrit-il. Vive, combative (...) elle était proprement, une féministe trouvait injuste que les filles n'aient pas le droit de jouir des mêmes libertés que les garçons et d'une manière générale se révoltait contre le sort des femmes (3)». Monique Lherbier, la Garçonne est féministe. Elle travaille, elle est économiquement indépendante, elle lutte pour l'égalité avec les hommes, et elle est autonome érotiquement depuis que « sous le visage de la consolation celui de la jouissance était confusément apparu (4)» en l'occurence la jeune Niquette dont « la fougue amoureuse » lui fait oublier ses déboires avec son fiancé.

La révélation d'une jouissance homosexuelle équivalente à la jouissance hétérosexuelle fait d'autant plus scandale, que les femmes sont « surnuméraires », et qu'elles viennent d'être écartées de leurs droits politiques par la République malgré leur contribution remarquable à l'effort de guerre. Une femme a-t-elle le pouvoir de donner à une autre femme la jouissance que l'homme s'est toujours cru seul capable de lui donner ? Le succès extraordinaire remporté par le roman montre que Victor Margueritte a touché un problème de fond dont l'exposé romanesque ne satisfait cependant personne. Ni la grande majorité des féministes qui sont choquées de voir l'héroïne « se vautrer dans la débauche », ni des lesbiennes comme Natalie Clifford Barney qui se reconnaissent plus volontiers dans la figure de « l'Amazone » que dans celle d'une « garçonne », calquée trop visiblement sur le modèle masculin. La fin du roman consacrée à l'exaltation de la maternité rédemptrice aurait de quoi satisfaire les féministes. Mais l'aventure homosexuelle passe d'autant moins qu'elle met en jeu une image de la femme « virile » habilement manipulée par le pouvoir masculin comme repoussoir du féminisme. Que l'héroïne sacrifie sa féminité en se coupant les cheveux juste après avoir rencontré Niquette est une anecdote. Cela devient « protestation virile », signe d'une émancipation dangereuse dès lors qu'elle est suivie de l'aventure homosexuelle. D'où l'avertissement de l'auteur: attention Mesdames, votre émancipation vous conduit droit au vice.

Les féministes entendront très bien ce message. « Est-il nécessaire, indispensable, pour s'affranchir des préjugés religieux et de la contrainte maritale de se vautrer dans la débauche( )(5)», demande Marguerite Guépet lors d'un débat public sur La Garçonne Le rejet du lesbianisme va si loin, qu'aucune féministe ne soutiendra Victor Margueritte lorsque la Ligue des Pères de Famille réussira à le faire rayer de l'ordre de la Légion d'Honneur Dans les années 20, l'amour lesbien devient non seulement la face cachée et honteuse d'un féminisme qui se replie sur ses devoirs pour conquérir ses droits; mais encore à une époque où Colette, Renée Vivien, Natalie Clifford Barney, Claude Cahun et Gertrude Stein osent attaquer la double morale (6)(hétéro)sexuelle dans leur vie et dans leurs oeuvres, les « féministes intégrales » comme Madeleine Pelletier et Arria Ly sont tout juste capables de proposer la Virginité comme alternative au « masculinisme».

Le clivage entre le féminisme et le lesbianisme, autrement dit entre le champ du politique et celui de la liberté sexuelle féminine, explique-t-il l'échec des féministes françaises à conquérir le droit de vote dans l'entre-deux-guerre ? On pourrait le penser devant le conformisme et la rigidité d'une pensée souvent rétrograde qui assimile le féminisme à la défense de la famille, se privant de la force contestataire d'un Eros lesbien qui doit obligatoirement s'attaquer aux normes et structures patriarcales s'il veut exister. Prises entre une gauche révolutionnaire qui conteste les institutions républicaines et un patriarcat nataliste qui fait voter dès 1920 une loi interdisant l'avortement et la propagande anti-conceptionnelle, elles ne voient pas l'importance de la liberté sexuelle dans la conquête d'une place dans la cité. Elles ne réagissent pas à la loi 192O, pourquoi légitimeraient-elles des lesbiennes considérées dans le meilleur des cas comme des inverties et dans les pires comme des vicieuses et des anormales (7)? La défense de « Sodome et Gomorrhe » est le fait des écrivains et des artistes. Pas des politiques, ce qui explique pourquoi le clivage lesbianisme-féminisme cache une réalité encore plus inquiétante: celle du décalage entre les moeurs et la pensée féministe, entre les aspirations d'un grand nombre de femmes à conquérir une vie « libre et indépendante » et le vide politique qui les accueille. Comme le remarquera Olga Wormser : « Les garçonnes font irruption dans la littérature et dans la vie avec leur jupe courte, leurs cheveux courts, leurs revendications sexuelles pas plus neuves que celles des saint-simoniennes, ou celles des demi-vierges de Marcel Prévost. Aucune théorie sociale ne les étaye; seulement le désir de " vivre leur vie "(8 ). »

Ce refus de prendre en charge la liberté sexuelle des femmes aura des conséquences désastreuses en enfermant les femmes dans des domaines spécialisés qui interdiront aux lesbiennes présentes dans les luttes féministes et syndicales de se dévoiler. Mais tandis que les femmes mariées se réservent la lutte pour le droit de vote, les célibataires celle du syndicalisme, les lesbiennes et hétérosexuelles « affranchies » vont investir avec la culture un espace neuf qui deviendra le lieu d'une véritable libération sexuelle, sociale et culturelle permettant à des écrivains et artistes venues du monde entier d'inscrire le lesbianisme dans la modernité (9).


Notes :

1. J'utilise ce terme pour désigner l'amour entre femmes sous son aspect amour-désir. Les termes homosexualité et lesbianisme me semblent bien trop marqués par l'esprit de classification scientiste et/ou d'identification des personnes selon leur pratique sexuelle. Pour une modélisation de l'Eros lesbien voir mon prochain livre Les Deux Amies (à paraître).
2. Voir Marie-Jo Bonnet, Les relations amoureuses entre les femmes, XVIe-XXe siècle, Ed. O. Jacob, Coll. Opus, 1995, chapitre « Les habits neufs de la tribade ».

3. S. Freud, Névrose, psychose et perversion, Paris, PUF 1973,

4. Victor Margueritte, La Garçonne (1922), Flammarion,1926,

5. Marguerite Guépet, « Commentaires sur la Garçonne », Club du Faubourg, 3 novembre 1923. Bibliothèque Historique de la Ville de Paris, Fonds Bouglé.

6. La double morale est l'institutionnalisation d'une morale différente pour les hommes et les femmes.

7. A gauche, les positions les plus sympathisantes envers les homosexuels sont représentées par la « Ligue mondiale pour la réforme sexuelle sur une base scientifique », fondée en 1927 au Danemark, et dont le sixième principe directeur recommande une « conduite humaine et rationnelle envers les anormaux sexuels, comme par exemple les homosexuels hommes et femmes, les fétichistes, les exhibitionnistes, etc. ». Cité par Jeanne Humbert, Eugène Humbert, Ed. La Grande Réforme, Paris, 1947, p. 209. Fondée par docteur Leunbach, présidents Auguste Forel et Havelock Ellis. La section française comprend Humbert, Victor Margueritte, G. Hardy et des féministes comme Marie Huot, Madeleine Pelletier et Mme Laurent Tailhade.

8. Olga Wormser, citée par Geneviève Gennari, Le dossier de la femme, Librairie académique Perrin, Paris, 1965.

9. Pour le développement de ces questions je renvoie à mon prochain livre Les Deux Amies.


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MessageSujet: Re: Simone de Beauvoir   Mar 28 Fév - 22:56

SIMONE DE BEAUVOIR : UN TOURNANT ?

Après la Deuxième Guerre mondiale, deux événements capitaux changent les données du problème.

- Le droit de vote accordé aux Françaises en 1944 par le Gouvernement provisoire du général de Gaulle qui ouvre le champ du politique aux célibataires.

- La parution en 1949 du livre de Simone de Beauvoir, Le Deuxième sexe, qui pense la question de l'émancipation des femmes dans sa globalité, comme l'indique son titre, embrassant l'histoire, la mythologie, la culture, la sexualité, l'économie, toutes les situations sans oublier celle de « la lesbienne » à laquelle Simone de Beauvoir consacre un chapitre spécial dans la première partie intitulée « Formation ». Rarement le « deuxième sexe » avait suscité un tel effort de pensée de la part d'une philosophe. Une pensée qui prend le contre-pied des idées dominantes en reposant complètement le problème des femmes dans son contexte social à partir d'une constatation simple et efficace comme un slogan: « On ne naît pas femme, on le devient. »

Mais si la réflexion de Simone de Beauvoir ouvre de nouvelles perspectives au féminisme, sa vision de la lesbienne reste très en retrait des conquêtes identitaires obtenues par le courant d'émancipation culturel de l'entre-deux-guerre. Au lieu de légitimer la femme lesbienne dans sa liberté ontologique, elle se contente de réhabiliter ses choix sexuels en contestant les idées reçues des psychanalystes. « Ce n'est pas l'organe de la possession qu'elle envie à l'homme: c'est sa proie (10) remise en question originale de « l'envie du pénis » qui n'a guère suscité de commentaire remarquons-le. Elle écrit aussi: « la femme dite " virile " est souvent une franche hétérosexuelle », ou encore: « ...pour la femme qui a le culte de sa féminité, c'est l'étreinte saphique qui s'avère la plus satisfaisante ».

Bien que ces affirmations soient audacieuses dans le contexte misogyne de l'après-guerre, elles perdent une grande partie de leur impact quand Simone de Beauvoir les inscrit dans le social. C'est là d'ailleurs qu'elle se montre la plus ambiguë, écrivant notamment: « Ce qui donne aux femmes enfermées dans l'homosexualité un caractère viril, ce n'est pas leur vie érotique qui, au contraire, les confine dans un univers féminin: c'est l'ensemble des responsabilités qu'elles sont obligées d'assumer du fait qu'elles se passent des hommes. » L'homosexualité est donc à ses yeux un « enfermement », pas une émancipation, et elle va même plus loin en disant: « Rien ne donne une pire impression d'étroitesse d'esprit et de mutilation que ces clans de femmes affranchies. »

Un jugement si sévère sur les affranchies sexuelles étonne de la part d'une philosophe qui s'affirmera comme l'une des plus importantes féministes de la seconde moitié du siècle. Elle étonne d'autant plus que Simone de Beauvoir a aimé des femmes (11), et qu'elle fut elle-même victime de l'homophobie sous le régime de Vichy, quand il lui fallut démissionner de l'Education nationale afin d'échapper à une plainte pour détournement de mineure déposée par la mère d'une de ses élèves qu'elle hébergeait (12). Pourquoi a-t-elle occulté cette partie de sa vie intime dans ses Mémoire (13) ? Est-ce parce qu'elle pensait que l'homosexualité n'était pas un chemin vers la libération des femmes puisque son chapitre sur « la lesbienne » est situé dans la partie « Formation » et non dans la dernière partie du Deuxième sexe traitant de la femme indépendante. Cette occultation de ses amies explique en tout cas pourquoi sa pensée a laissé dans l'ombre de nombreuses questions soulevées par l'homosexualité comme celle-ci: hétérosexuelles et homosexuelles subissant le même conditionnement à « devenir femme », pourquoi certaines s'en libèrent-elles et pas d'autres; autrement dit l'oppression sociale, le conditionnement à « devenir » femme, est-elle la seule chose qui relie les femmes entre elles et structure une identité de « deuxième sexe » ?

L'évitement de ces questions va peser lourd sur les vingt années suivantes. Parce qu'il enferme le lesbianisme dans le silence coupable de la femme damnée (voir Huis clos de Sartre où la lesbienne se retrouve en enfer du seul fait qu'elle est lesbienne). Et surtout, il maintient la dissociation entre l'Eros et le politique, ne donnant d'autre base possible à la « sororité » féminine que la conscience de l'oppression. Mais ces questions n'en vont pas moins cheminer dans la conscience des femmes. L'expérience d'une relative égalité politique, l'éducation mixte donnée aux jeunes filles de la génération du baby-boom, la prospérité économique, ont changé les données de l'intégration des femmes dans la cité. Mais personne ne s'en rend compte, jusqu'à ce que la révolte des femmes résonne comme un coup de tonnerre dans une société qui croyait avoir tout dit en mai 1968.


SISTERHOOD IS POWERFUL : LE MOUVEMENT DE LIBÉRATION DES FEMMES.
1970- 1980


« Libération des femmes année zéro » clament pour tout programme les révoltées des années 70. La soudaineté et la radicalité de leur révolte a de quoi surprendre. Pensent-elles vraiment que l'essentiel reste à faire et que l'histoire de la libération des femmes commence par cette prise de parole collective qui investit le double refoulé des générations précédentes, à savoir l'union entre les femmes et la révolution sexuelle ?

Joignant le geste à la parole, elles créent avec une intuition remarquable un mouvement en rupture totale avec la dynamique d'émancipation de leurs aînées. C'est d'abord un mouvement non mixte qui accueille toutes les femmes, quelle que soit leur classe sociale, leurs pratiques sexuelles, leur origine géographique ou leur âge. C'est aussi un mouvement qui ne veut plus rentrer dans la cité, mais « faire éclater toutes les structures de la société et, en particulier, les plus quotidiennes. Nous ne voulons aucune part ni aucune place dans cette société qui s'est édifiée sans nous et sur notre dos, écrivent-elles dans le texte accompagnant Le Manifeste où 343 femmes déclarent avoir avorté illégalement. Quand le peuple des femmes, la partie à l'ombre de l'humanité prendra son destin en main, c'est alors qu'on pourra parler d'une révolution (14)».

Le ton prophétique, l'audace, la nouveauté du langage montrent que l'Eros féminin rebelle a retrouvé son pouvoir de contestation de l'ordre patriarcal. Le combat pour la liberté de l'avortement et de la contraception a un impact immédiat, mobilisant la conscience indignée des femmes avec une efficacité surprenante. Mais ce n'est pas tout. En créant un mouvement non mixte, les femmes se donnent les moyens d'affronter la question que les féministes du passé n'ont cessé d'occulter, celle de l'homosexualité féminine et plus largement de l'amour de la femme pour elle-même et ses semblables. Car la proclamation d'une sororité nouvelle entre femmes, fondement d'un pouvoir être et pouvoir agir dans la cité, implique la reconnaissance des facteurs dynamiques qui poussent les femmes à s'unir. L'amour des femmes est-il un élément agissant de cette dynamique nouvelle d'émancipation ? Si la conscience d'une oppression commune incite les femmes à s'unir, l'amour est-il cette énergie qui donne la force de faire éclater les structures masculines de la société.

Le tabou néanmoins est énorme. Comment les homosexuelles peuvent-elles briser le silence quand elles n'ont d'autre référence que la clandestinité, d'autre modèle de Sappho et d'autre espoir que la révolution ? Plusieurs tentatives sont faites au groupe sexualité féminine, qui se réunit chez Antoinette Fouque et aux « Petites Marguerites » chez Monique Wittig, sans véritable succès. Les homosexuelles craignent d'être rejetées si elles se dévoilent et les hétérosexuelles sont médusées de les voir en chair et en os. Finalement, le déblocage va venir du groupe des Polymorphes Perverses, créé en février 1971 par Margaret Stephenson dans le but d'étudier la politique sexuelle d'après les textes de Freud et Marcuse. Il y a là des femmes de tous horizons, dont Anne-Marie Grélois, membre de l'association Arcadie, association réformiste « homophile » fondée en 1954 par André Baudry, qui va jouer un rôle déterminant dans le déclenchement de la révolte des homosexuels. Exaspérée de voir que le MLF ne tient pas ses promesses, elle organise une réunion à Arcadie qui rassemble une cinquantaine d'homosexuelles. Le fruit est mûr.


Les Gouines Rouges

Deux actions menées par le MLF en mars 1971 vont mettre le feu aux poudres. La contestation du meeting organisé par l'association contre l'avortement « Laissez-les vivre », à la Mutualité de Paris le 5 mars 1971 (15), et cinq jours plus tard l'interruption de l'émission radiophonique de Ménie Grégoire enregistrée en public sur le thème: « L'homosexualité, ce douloureux problème. »

« Nous ne souffrons pas - Liberté ! » disent les homosexuelles. Le succès est total. Quelques jours plus tard se crée le Front Homosexuel d'Action Révolutionnaire (FHAR) (16), mouvement d'inspiration anarchiste qui se développe sur le modèle du MLF. C'est un mouvement « sans structure ni hiérarchie », sans président ni représentant officiel qui accueille tout le monde, hommes, femmes, travestis, « folles », bourgeois, etc.

« L'alliance entre les filles du MLF et les pédés du FHAR » paraît si évidente que personne ne remet en question la mixité du FHAR. Mais la parution du numéro 12 de Tout, où pour la première fois des homosexuels des deux sexes prennent publiquement la parole dans un journal d'extrême gauche, fait basculer l'équilibre entre les sexes du côté des hommes. Ils affluent au FHAR, et très vite nous nous sentons dépossédées du FHAR, de la parole, et peut-être plus encore de notre libération sexuelle. Les différences sautent aux yeux à présent. Les hommes revendiquent les rôles actif/passif, nous voulons les détruire. Les Gazolines (17) exhibent les stéréotypes de la féminité, nous rejetons l'image de la Femme et de l'éternel féminin. Nous parlons, ils ne nous écoutent plus. La misogynie latente et souvent humiliante d'un grand nombre d'hommes venus là pour « jouir sans entrave », comme le dit un slogan, nous décide à nous réunir à part le mardi, tout en pensant, comme l'écrit Anne-Marie dans le n° 12 de Tout que « notre place est à l'intersection des mouvements qui libéreront les femmes et les homosexuels. Le pouvoir que nous revendiquons est celui de nous réaliser (18 )».

Nous sommes une cinquantaine, une centaine peut-être, venues de tous les horizons et dont l'âge se situe entre vingt et trente-cinq ans. Je ne me souviens plus quand nous avons décidé de prendre ce nom de Gouines Rouges qu'un passant a lancé en nous voyant lors d'une manifestation. Nous avons distribué des tracts à l'entrée des boîtes de femmes, à Pigalle, chez Moon, organisé une fête aux halles en juin 1971 pour « fêter dans la joie le commencement de notre révolte, sortir de nos ghettos, vivre enfin notre amour au grand jour », comme disait le tract. Nous nous réunissons chez les unes et les autres, et un jour nous ne sommes plus revenues aux AG du FHAR. Le détour par le FHAR n'en a pas moins été un moment important de l'évolution de la problématique lesbianisme/féminisme en ce que du côté des lesbiennes il a scellé le choix de la non-mixité de manière quasi définitive.

Nous devenons alors un groupe du MLF, un de ces nombreux groupes informels qui se constituaient autour d'un sujet, pour préparer une action ou tout simplement explorer les motivations profondes de notre révolte. C'est un fait qui peut paraître étonnant aujourd'hui, mais nous n'avions pas d'autre revendication que vivre notre amour au grand jour. C'était un temps de genèse, et nous voulions tout à la fois être visibles et ne pas nous enfermer dans le ghetto de l'homosexualité. Cette contradiction ne nous inquiétait pas. Engagées dans un mouvement iconoclaste et une dynamique de contestation radicale du pouvoir mâle, nous ne voulions plus être enfermées dans des catégories d'aucune sorte. Sisterhood is powerfull disaient les Américaines, nous en faisions l'expérience enivrante, trop heureuses de pouvoir enfin nous unir aux autres femmes sans tenir compte de notre origine sociale, notre pratique sexuelle ou notre couleur de peau. Ce besoin d'être reconnues comme des « femmes à part entière » était si fort, que l'essentiel de nos actions de visibilité a été dirigé vers le mouvement. Hapenings dans les Assemblées générales sur le thème « les lesbiennes sont-elles des femmes ? » ou « notre problème est aussi le vôtre ». Et surtout, acte de visibilité collective aux « Journées de dénonciations des crimes contre les femmes », tenues à la Mutualité les 12 et 13 juin 1972, qui a permis de faire apparaître derrière le bonheur d'aimer les femmes par « choix politique » que promouvaient les « nouvelles homosexuelles », la souffrance, I'oppression, le silence que « les homosexuelles de toujours » avaient enduré durant les années de clandestinité.

Puis les réunions des Gouines Rouges se sont espacées. Trop jeunes, inexpérimentées, privées de modèles identitaires, d'histoire et de culture propre, nous n'étions pas prêtes à affronter le regard extérieur pour nous affirmer ailleurs que dans le Mouvement de Libération des femmes.

Notes :

10. Simone de Beauvoir: Le Deuxième sexe, Paris, Idées NRF, 2 vol. vol. 1, La lesbienne, p. 480-510. Les citations suivantes sont extraites dé ce chapitre.

11. Voir ses Lettres à Sartre 1930-1939, Gallimard, 1990; son Journal de guerre, septembre 1939 - janvier 1941 et Bianca Lamblin, Mémoires d'une jeune fille dérangée, Livre de poche, 1993.

12. Voir Deirdre Bair, Simone de Beauvoir, Fayard, 1991, p. 320.

13. La question de la transparence dans les écrits et dans la vie de Simone de Beauvoir, et celle de ses rapports - publics ou privés - avec un certain nombre de femmes et d'hommes sont complexes. Elles ont déjà donné lieu à de multiples commentaires et interprétations. Les Temps Modernes y reviendront longuement dans leur numéro spécial consacré à Simone de Beauvoir, actuellement en préparation (Ndlr).

14. Notre ventre nous appartient. Le Manifeste des 343 fut publié dans Le Nouvel Observateur du 5 avril 1971, p. 6.

15. Voir Caroline Fourest, « Les féministes contre l'extrême droite », in Claudie Lesselier et Fiammetta Venner (dir.), L'extrême droite et les femmes, Ed. Golias, 1997, p. 195-227. Voir aussi Cathy Bernheim, Perturbation ma soeur, naissance d'un mouvement de femmes, 1970-1972, Le Seuil, 1983.

16. Voir Françoise d'Eaubonne, «Le FHAR, origines et illustrations », Revue h, n° 2 et 3, automne 1996.

17. Les Gazolines étaient un groupe de travestis et de transsexuels.

18. « Notre alliance », Tout, no 12, 23 avril 1971. Certains textes étaient anonymes et, depuis, ont été revendiqués par leurs auteurs.
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MessageSujet: Re: Simone de Beauvoir   Mar 28 Fév - 22:56

L'opposition hétérosexualité-homosexualité, une opposition dépassée ?

Une autre expérience a marqué de son empreinte indélébile le féminisme des années 70: la frontière entre homosexualité et hétérosexualité pouvait devenir très floue dans un mouvement comme le MLF (19). Des hétérosexuelles vivaient des histoires d'amour avec des femmes qui transformaient complètement l'approche de la libération sexuelle. Non seulement l'image de la Femme volait en éclats, mais les identités sexuelles elles-mêmes se brisaient avec les cadres imposés par la société. Iconoclastes par nécessité politique, puisqu'on ne pouvait entrer dans la cité sans briser les structures, nous le devenions par désir et par amour des femmes. Des pans entiers de réflexion s'ouvrirent brusquement à la conscience révoltée des femmes sur le désir, le passage à l'acte homosexuel, les conditionnements culturels et le franchissement des seuils et des limites. Lieu de libération de l'homosexualité féminine, le mouvement de libération des femmes devenait un espace identitaire nouveau où les hétérosexuelles déterritorialisent leurs désirs en découvrant leur propre aptitude à désirer des femmes. Découverte bouleversante, évidemment, autant pour les « anciennes homosexuelles » que pour les nouvelles, comme l'analysera Anne dans un texte dont le titre est à lui seul un constat de découverte: « La difficile frontière entre homosexualité et hétérosexualité »:

« ... Les homosexuelles sont assiégées par le mouvement qui veut foutre en l'air leur rempart, la frontière à l'intérieur de laquelle gît encore l'homosexualité.
La frontière est de plus en plus difficile (à défendre). Son effondrement n'annoncera pas le règne de la bisexualité généralisée comme ont pu le proclamer autrefois certaines nouvelles homosexuelles triomphantes, mais l'homosexualité généralisée, non exclusive d'autre chose d'ailleurs. Qu'est-ce que cela veut dire exactement ? Difficile à dire. Mais est-ce que cela n'a pas à voir avec la peur d'éclatement du corps qu'ont éprouvée plusieurs anciennes hétérosexuelles avant le passage à l'homosexualité ? (20)»

Cette peur ne disparaîtra jamais totalement. Comment ne pas avoir peur d'un désir qui entraîne loin des images socialement légitimantes, dans une confrontation avec la « loi du Père » qui se fait au détriment des femmes ? Mais cette peur est aussi le signe que la libération des femmes est une expérience de l'être tout entier qui expérimente une nouvelle identité à travers l'ébranlement des structures les plus « naturelles ». Comme le dira Monique Wittig à la même époque dans une interview au journal Actuel: « Le lesbianisme n'est pas seulement une pratique sexuelle, c'est aussi un comportement culturel: vivre par soi et pour soi, une indépendance totale par rapport au regard des hommes, à la mise en forme du monde qu'ils ont construit. (...) Je crois que les catégories hétérosexuelles-homosexuelles fonctionnent comme des manoeuvres de division et de diversion sur un problème qui nous est commun: qu'est-ce que notre sexualité (21)? »


La crise de la représentation de l'Eros lesbien

Si l'homosexualité paraît triompher dans la pratique quotidienne du mouvement en impulsant un militantisme et une convivialité nouvelles entre femmes, dans les faits, elle passe rapidement au second rang des préoccupations collectives. Derrière la lutte contre le viol notamment, qui succède à la lutte pour la libre maternité après le vote de la loi Veil en novembre 1974. C'est une chose de briser les carcans ! C'en est une autre de mettre autre chose à la place, et l'on va s'apercevoir assez vite que si la « libre disposition de notre corps » fait l'unanimité des femmes en révolte, l'extension territoire de la liberté sexuelle féminine jusqu'au lesbianisme ne mobilise pas tant d'énergies.

Le groupe « Psychanalyse et Politique » fondé par Antoinette Fouque affirme dès 1973 que « l'homosexualité primaire des femmes devrait n'être qu'un passage vers une hétérosexualité retrouvée et vraiment libre (22)», Cela signifie-t-il que seule l'hétérosexualité est « vraiment libre » ? Si elles n'osent pas encore aller jusque-là, le seul fait de se réclamer d'un « (im)pouvoir matriciel d'engendrements, de dépenses, de chaos, de différences (23)... », vise à restaurer le pouvoir archaïque maternel face à l'Eros rebelle des lesbiennes, les éliminant du même coup d'un devenir commun dans la cité.

La tendance Lutte de Classe réintroduit les mêmes divisions entre homosexuelles et hétérosexuelles au moyen de la théorie marxiste léniniste dont on sait le peu de crédit qu'elle accorde au pouvoir révolutionnaire d'Eros. De plus, les homosexuelles doivent se montrer discrètes de peur d'éloigner les femmes du « mouvement de masse » à construire.

Même les Féministes révolutionnaires qui revendiquent l'héritage intellectuel de Simone de Beauvoir ne sont pas loin de penser que la question est réglée tant la frontière entre homosexualité et hétérosexualité s'est effacée entre elles. La disparition des Gouines Rouges laisse un vide qui ne préoccupe personne car la question de la visibilité des lesbiennes semble comme suspendue à ce travail collectif d'élaboration d'une nouvelle culture de femmes qui mobilise tant de groupes autour des projets concernant le cinéma, la littérature, l'histoire des femmes. Mais l'iconoclasme féministe n'a pas épargné la représentation de l'Eros lesbien, entraînant une nouvelle crise dans l'histoire mouvementée des rapports entre lesbiennes et féministes: la tentation du séparatisme lesbien. La lutte contre le viol et la pornographie est un moment important de ce processus de la radicalisation des lesbiennes. D'abord parce que ce sont deux jeunes Belges, Anne Tonglet et sa compagne, violées dans les calanques marseillaises pendant les vacances 1974, qui vont accepter pour la première fois de mener le procès contre leurs violeurs du tribunal correctionnel à la cour d'Assises (24), assumant publiquement avec leur avocate Gisèle Halimi le fait qu'elles vivaient ensemble. Et ensuite parce que le terrain du viol est celui de la confrontation directe avec l'intolérable de la sexualité masculine, celui où l'Eros féminin s'est vu infliger les pires blessures dans l'indifférence sociale quand ce n'est pas dans la dénégation.


« Une lesbienne n'est pas une femme » (M. Wittig)

C'est dans un double contexte d'éclatement du mouvement après le dépôt en 1979 du sigle MLF par la tendance Psychanalyse et Politique et de montée de la gauche au pouvoir, que l'irréductible lesbien va réagir à son occultation en s'érigeant comme devenir révolutionnaire d'une société « hétérosexiste » incapable de se réformer sans occulter à nouveau les lesbiennes. Mais nous ne sommes plus en 1970 et comme le temps de la mobilisation est passé, c'est dans le champ conceptuel que va porter l'effort de visibilité. En 1980 Monique Wittig publie deux articles retentissants dans la revue Questions féministes: « La pensée straight » et « On ne naît pas femme ». Se situant dans un « matérialisme lesbien », Monique Wittig remet en question l'idée de la division « naturelle » des sexes et le fait que les lesbiennes appartiendraient au groupe « naturel » des femmes. « Une lesbienne doit être quelque chose d'autre, écrit-elle, ni femme, ni homme, un produit de la société et non un produit de la " nature ", car il n'y a pas de " nature " dans la société (25). » Par conséquent: « Une lesbienne n'est pas une femme et n'aime pas une femme. » Les conclusions de ce radicalisme lesbien se tirent d'elles-mêmes. Du fait que « les lesbiennes sont les seules historiquement qui se conçoivent au-delà des catégories de sexe du régime hétérosexuel (26)», elles incarnent un point de rupture idéologique et politique qui implique la scission avec les féministes qualifiées dès lors d'« hétéro-féministes ».

En 1980 un groupe de lesbiennes radicales se réunit à l'université de Jussieu sur les bases de cette analyse. Mais parce qu'elles ont poussé la rupture jusqu'à qualifier les hétérosexuelles de « collabos », une partie de l'équipe de Questions féministes, qui comprend des hétérosexuelles et des lesbiennes, se désolidarise et réagit en rompant à son tour avec les lesbiennes radicales au nom d'un féminisme radical incluant la solidarité entre toutes les femmes (27). Les lesbiennes radicales (dont Monique Wittig) sont exclues de facto de la revue qui continue sous le titre à peine changé de Nouvelles Questions féministes. Mais, au lieu de prendre en charge la visibilité des lesbiennes, la nouvelle équipe délaisse la réflexion sur l'homosexualité en opérant un « renversement de perspective » au terme duquel « la contrainte à l'hétérosexualité » devient l'axe de contestation du patriarcat. Ce qui est une nouvelle façon de réocculter l'Eros lesbien, par la voie négative, pourrait-on dire, car ce n'est pas en démontrant pourquoi les femmes ne peuvent pas devenir lesbiennes qu'on explique pourquoi elles le sont. De plus, le déplacement de la réflexion féministe d'une quête identitaire vers la théorie des rapports sexe/genre, et plus largement des rapports sociaux de sexe, a pour conséquence immédiate d'isoler encore plus les chercheuses lesbiennes en les obligeant à s'inscrire dans une conceptualisation des rapports de sexes à laquelle elles ne participent que dans leurs rapports sociaux. Evacué du champ des connaissances « légitimantes », Eros lesbien est ainsi évacué de toute possibilité d'intégration dans la cité.

Le clivage qui s'est réinstallé entre lesbiennes radicales, lesbiennes féministes, féministes radicales, réformistes et/ou « hétéro-féministes », montre que l'effort de visibilité mené par les chercheuses et universitaires dans le champ conceptuel n'a pas tenu ses promesses dans le champ politique. L'arrivée de la gauche au pouvoir en mai 1981 va révéler toutes les faiblesses d'un féminisme prêt à sacrifier les éléments les plus novateurs et les plus dérangeants de la révolte des femmes dans l'espoir d'une intégration possible dans la cité. Le passage d'une contestation radicale de la « société mâle » et de ses structures de pouvoir à l'intégration dans la cité « socialiste », effectué en plein éclatement de la dynamique d'union entre femmes impulsée dans les années 70, confronte le féminisme à la même question que dans l'entre-deux-guerres: la respectabilité des revendications féministes implique-t-elle l'abandon de l'Eros féminin libre ?


Notes :

19. Voir l'article: « il y a comme ça des réunions historiques... », signé « Je, Gouine Rouge, femme homosexuelle » dans Le Torchon brûle, n° 5 (Le Torchon brûle était le journal du MLF entre 1971 et 1973).

20. Anne, « La difficile frontière entre homosexualité et hétérosexualité », Les Femmes s'entêtent, Les Temps Modernes, avril-mai 1974, p.2049.

21. « Monique Wittig et les lesbiennes barbues », Actuel, no 38, janvier 1974, p. 12.

24. Le procès eut lieu à Aix-en-Provence les 2 et 3 mai 1977. Voir Choisir la cause des femmes - viol le procès d'Aix, Ed. Idées/Gallimard, 1978. Gisèle Halimi sera élue député en 1981 et sera l'artisane avec Robert Badinter de la dépénalisation de l'homosexualité.

22. In Le Nouvel Observateur, 27 août 1973.

23. « D'une tendance », Le Torchon brûle, no 3, p. 18.

25. Monique Wittig, « On ne naît pas femme », Questions féministes n° 8, 1980.

26. Monique Wittig, interview dans Libération, 23 juin 1997, p. 18.

27. « Nous dénonçons comme anti-féministe toute analyse qui renie d'une façon quelconque cette solidarité », éditorial du n°1 de Nouvelles Questions féministes, mars 1981. Voir aussi le dossier « Hétérosexualité et lesbianisme », La Revue d'en face n° 9-10, 1er trimestre 1981, p. 65 à 109.
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MessageSujet: Re: Simone de Beauvoir   Mar 28 Fév - 23:00

L'INSTITUTIONNALISATION DU FÉMINISME ET LA DISPARITION DES LESBIENNES. 1981-1989

Avec la nomination d'Yvette Roudy à la tête du ministère des Droits des Femmes s'ouvre une nouvelle période de clivage entre le féminisme des droits et l'Eros lesbien. On peut même se demander si ce clivage n'est pas généré par le féminisme des droits dès lors qu'il se définit exclusivement par rapport au patriarcat. La nécessaire affirmation des droits des femmes dans la cité patriarcale ne doit pas occulter l'autre aspect du féminisme qui est l'exploration de la « féminité » révoltée à travers le développement d'une culture identitaire et d'un nouveau regard sur soi, sur les femmes et sur le monde. La construction du sujet (politique, créatif, amoureux...) se fait par la confrontation à ces deux mondes, celui de l'autre et de soi-même, de l'homme et de la femme, de l'extérieur et de l'intérieur, de la Cité et du mouvement conçu comme espace « politique » autonome des femmes, etc. L'oubli d'une des deux dimensions mène presque toujours au clivage et c'est ce qui va se passer avec les lesbiennes dans la mesure où elles deviennent le paradigme de « l'intérieur » du féminisme, de la relation des femmes entre elles et de l'autonomie par rapport aux hommes. L'institutionnalisation du féminisme va faire apparaître une vérité que l'on croyait dépassée: non seulement le lesbianisme est toujours tabou, mais il est tabou auprès des féministes elles-mêmes qui pratiquent plus ou moins consciemment la censure et l'auto-censure.

Alors que le féminisme avait été le grand vecteur de visibilité de l'homosexualité féminine dans les années 70, il se dérobe brusquement à son rôle historique au point d'être pratiquement absent de l'inscription de l'homosexualité dans la cité qui caractérise les années 80, et les années Sida.

Cette désertion est d'autant plus surprenante que la société semble s'ouvrir au fait lesbien. Marguerite Yourcenar est élue à l'Académie française en 1980. La même année, la romancière Jocelyne François obtient le prix Femina pour Joue-nous Espana qui raconte son histoire d'amour avec une femme. Par ailleurs, le mouvement gay prend de l'ampleur avec la création d'une activité militante et commerciale qui comprend des journaux (Gay Pied), des revues mixtes comme Masques et le mensuel Homophonies, publié par le CUARH (Comité d'Urgence Anti-Répression Homosexuelle), une radio libre (Fréquence Gay), une librairie et des commerces qui drainent l'énorme potentiel économique des gays. Du côté des femmes, plusieurs journaux sont créés dès 1978 qui affirment une « identité » lesbienne comme Quand les femmes s'aiment né à Lyon (1978-1980), Désormais (1979), Lesbia magazine, fondé en novembre 1982 par Christiane Jouve et Catherine Marjolet, la revue littéraire Vlasta (1983-1984) et les Archives Lesbiennes (28 ). Le MIEL (Mouvement d'informations et d'Expressions Lesbiennes), fondé en mai 1982, fait néanmoins figure d'exception. Première association de lesbiennes à se constituer selon la loi 1901, et donc à s'inscrire dans le jeu démocratique, elle est domiciliée à la Maison des Femmes, gardant des liens officiels avec le féminisme qui ne seront jamais rompus.

Il faut se rendre à l'évidence: le lesbianisme n'est plus un enjeu du féminisme, comme le démontrera bien malgré lui un ouvrage publié en 1985 par vingt-sept personnalités sur Le féminisme et ses enjeux. Pas une n'aborde la question, alors qu'elle a toute latitude pour le faire. Dans sa chronologie du MLF, Martine Storti ne parle pas des Gouines Rouges ni des relations du MLF avec le FHAR. La question est purement et simplement évacuée, comme celle de la sororité considérée comme « conflictuelle » mais jamais associée à une réflexion sur l'amour. De son côté. Christine Delphy réussit à parler de « la sexualité non coïtale » sans écrire le mot lesbienne, et quand elle parle d'homosexualité c'est pour la mettre au même niveau que « I'auto-érotisme et... les rapports hétérosexuels non coïtaux », sans préciser s'il s'agit de ceux de l'homme ou de la femme (29).

Voici donc des « ténors » du féminisme qui, après avoir affirmé dans les années 70 que « le privé est politique », excluent le lesbianisme du champ politique dans l'espoir de présenter une image, donc acceptable, du féminisme. Un processus semblable se développe dans l'Université avec l'institutionnalisation des études féministes. Non seulement l'homosexualité est à nouveau tabou, mais elle ne figure quasiment pas dans la volumineuse Histoire des femmes, que publient Georges Duby et Michelle Perrot au début des années 90 (30). Sujet marginal, gênant, brûlant. « A l'évidence, reconnaît l'historienne Arlette Farge en 1997, existent des zones de silence et d'occultation en histoire concernant l'homosexualité et plus particulièrement le lesbianisme. Elles sont faites non d'ignorance, mais bien souvent d'agacement plus ou moins conscient face à cette réalité toujours tenue sous silence (31). »

C'est aussi parce qu'elles « agaçaient » trop visiblement les organisatrices du Festival international de films de femmes de Créteil que les lesbiennes décidèrent en 1989 de fonder l'Association Cinéffable dans le but d'organiser leur propre festival. L'occultation des lesbiennes par les féministes « officielles » a aussi son bon côté puisqu'elle les a obligées à s'auto-organiser en développant de nouvelles pratiques institutionnalisantes qui tentent d'inscrire la place des lesbiennes au sein du mouvement féministe et du mouvement gay.


« QUAND LES LESBIENNES SE FONT DU FÉMINISME » (CINÉFFABLE)

La nouvelle génération qui n'avait connu ni le MLF, ni le FHAR, ni les conflits autour du radicalisme, et qui n'avait donc pas fait le choix de la non-mixité, a eu du mal à trouver sa place. Comme l'exprimait Christiane Jouve en 1985 dans un éditorial de Lesbia magazine: «N'oublions jamais que nous sommes des femmes pour les hommes, des homosexuelles pour les femmes, c'est-à-dire un groupe profondément différent, dont les préoccupations, les modes de vie, les aspirations ne peuvent s'exprimer par une simple assimilation aux femmes ou aux homosexuels (32). »

Cette « position incongrue entre marginalité et intégration » va obliger les jeunes lesbiennes à faire des choix entre le féminisme et le mouvement gay, ou plus exactement entre le radicalisme lesbien et le mouvement gay puisque l'homophobie latente du féminisme officiel ne leur permet pas de s'intégrer aux côtés des anciennes et de bénéficier de leur expérience. Un certain nombre de lesbiennes désireuses d'agir rejoignent alors les associations de lutte contre le Sida comme Act Up et AIDES (33) OU elles cherchent une légitimité en tant que lesbiennes par la solidarité avec les hommes touchés par l'épidémie. Malgré leur présence dans les associations mixtes comme les Centres Gays et Lesbiens de Paris et de grandes villes de province, elles n'ont guère eu d'influence sur le mode d'organisation et le contenu politique de la parole homosexuelle. L'homosexualité masculine opère toujours comme modèle universaliste et l'absence de femmes dans les instances de pouvoir des principales associations montre qu'elle opère aussi dans les structures militantes qui restent profondément patriarcales. En fait, les lesbiennes sont utilisées comme alibi universaliste du mouvement gay, et l'on a pu voir lors des Lesbian and Gay Pride organisées avec le succès que l'on sait, qu'elles pouvaient même être instrumentalisées par un mouvement gay qui ne songe guère à inscrire l'égalité entre hommes et femmes à son ordre du jour (34).

L'étude de Frédéric Martel sur le mouvement homosexuel en France depuis 1968 en donne la preuve éclatante par la façon dont il néglige complètement des questions importantes comme la misogynie du mouvement gay, les rapports lesbiennes/féministes, l'apport de la pensée féministe dans la critique des modèles sexuels culturels, des stéréotypes sexuels, du pouvoir, de la famille, du mariage, etc. Convaincu que l'homosexualité masculine est générique, il va même jusqu'à enterrer les lesbiennes dès la moitié du livre, lorsqu'il s'attaque à la question du Sida et du communautarisme gay. Mais le plus grave dans ce livre imprégné d'esprit patriarcal se situe dans la conclusion, lorsque l'auteur écrit: « Non sans une certaine mauvaise foi, les femmes homosexuelles ont mis en valeur, au nom de la défense de la femme, la haine de l'homme (35). » Cette interprétation masculine et moraliste d'une réalité qu'il ne connaît que par oui-dire lui permet ainsi d'évacuer la question de l'amour entre femmes au nom d'un universalisme bon enfant, innocent et « objectif ».

Le colloque sur les « gays et lesbian studies » organisé en juin dernier au Centre Beaubourg, par Didier Eribon à l'occasion de l'European Lesbian and Gay Pride, procède du même esprit, mais s'exerçant du côté communautarisme cette fois-ci. Sous prétexte de montrer que les « Gays et Lesbian Studies commencent tout juste à émerger en France (36) », les organisateurs ont occulté délibérément les travaux réalisés depuis vingt ans dans notre pays sur les lesbiennes dans le cadre de l'histoire des femmes, comme ils ont d'ailleurs écarté du colloque les chercheurs et chercheuses travaillant en France. La rencontre organisée trois jours plus tard sur les « Figures historiques des homosexualités » réussit même à censurer totalement l'homosexualité féminine. On imagine la levée de boucliers si une femme avait organisé un colloque sur les figures de l'homosexualité où l'on n'aurait parlé que des femmes. C'est impensable évidemment, car les lesbiennes renvoient ici comme ailleurs au spécifique.

Mais la reconnaissance des lesbiennes est tout aussi difficile à réaliser du côté du mouvement féministe, ce qui explique peut-être pourquoi une revue comme Lesbia magazine pouvait situer « les droits des femmes » en dernière position de ses préoccupations: « Dans la hiérarchie de l'information priorité est donnée à ce qui concerne les lesbiennes, puis à la communauté homosexuelle (homme/femme) dans son ensemble ce qui veut dire les problèmes de droits comme les contrats d'union commune... et les droits des femmes dans la mesure où l'autonomie des lesbiennes dépend du statut et de la position des femmes dans la société (37). »

Mais toutes les lesbiennes ne partagent pas cette échelle de valeurs, et bien que le féminisme se soit montré formidablement conventionnel et sexuellement correct depuis l'arrivée de la gauche au pouvoir, ses idéaux émancipateurs n'en continuent pas moins de battre dans le coeur de nombreuses lesbiennes. On peut même se demander si ce ne sont pas les lesbiennes qui assurent la continuité des structures militantes féministes quand on voit en province notamment, comment elles participent activement aux Maisons des Femmes, aux associations pro-choix de lutte pour l'avortement menacé par les commandos d'extrême droite, aux structures alternatives féministes, etc. Une enquête -sociologique reste à faire.


Notes :

28. Fondé officiellement en 1984, ce centre de documentation sur l'histoire lesbienne édita un Bulletin des Archives Lesbiennes entre 1983 et 1990. Voir le n° 6 « Mouvements Lesbiens en France », 1970-1980, décembre 1987. Réservées aux femmes (mais les chercheurs universitaires peuvent les consulter), les Archives sont actuellement domiciliées à la Maison des Femmes, 163 rue de Charenton, 75012 Paris.

29. Le Féminisme et ses enjeux - vingt-sept femmes parlent, Paris, Centre fédéral FEN - Edilig, 1988, p. 175.

30. La seule allusion aux lesbiennes se trouve dans le tome IV du XIXe siècle, dans un article de 3 pages confié à Judith Walkowitz, universitaire américaine, sur la « sexualité dangereuse » où juste après la prostitution on y parle de « l'attachement homosexuel » dans une perspective sociologique, et non historique comme on pourrait l'attendre d'un tel ouvrage. Histoire des femmes, t. IV sous la direction de Geneviève Fraisse et Michelle Perrot, Ed. Plon, 1991, p. 410.

31. Dans « Un savoir partagé par tous », Ex Aequo, n° 10, septembre 1997, p. 28.

32. Christiane Jouve, « Détruire l'invisibilité », Lesbia magazine, no 30, juillet/août 1985.

33. Une enquête sur le profil des volontaires du réseau AIDES réalisée en 1993 auprès de 940 volontaires a montré néanmoins que 5 % des volontaires se déclaraient homosexuelles contre 74 % pour les hommes. Documentation AIDES Fédération.

34. Voir M.-J. Bonnet, « L'égalité entre hommes et femmes: point aveugle du mouvement gay ? », in Ex Aequo n° 3, janvier 1997, p.29 et Anne-Françoise Lefevre et Nathalie Rubel, « Une Lesbian and Gay Pride peut-elle être lesbienne ? », Ex Aequo n° 10, septembre 1997.

35. Frédéric Martel, Le rose et le noir, le mouvement homosexuel en France depuis 1968, Ed. du Seuil, 1996, p. 400.

36. Centre Georges Pompidou, les revues parlées, sur les cultures gays et lesbiennes: rencontres internationales, du lundi 23 juin au vendredi 27 juin 1997. Dans la séance d'ouverture, Pierre Bourdieu a présenté la recherche universitaire sur l'homosexualité comme une nouveauté aujourd'hui nécessaire en France... mieux vaut tard que jamais.

37. Catherine Gonnard, Présentation de Lesbia magazine, in Ruptures, octobre/novembre 1995.
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Simone de Beauvoir

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