| | | Mireille Havet, l'inconsolée... | |
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Chaton Déesse parmi les déesses

Nombre de messages: 9111 Age: 53 Date d'inscription: 22/05/2005
 | Sujet: Mireille Havet, l'inconsolée... Dim 31 Mai - 11:08 | |
| Mireille Havet, l'inconsolée « Je serai abracadabrante jusqu'au bout », déclarait dans son ténébreux journal la « petite poyétesse » et « gonzesse de premier ordre » que lança Guillaume Apollinaire en 1914 ; qui troubla, adolescente, son aîné Paul Fort ; émut, jeune fille, Colette, et fut vivement célébrée, jeune femme, par Cocteau, le compagnon des nuits d'opium : « Une fille comme toi mérite la première place », l'encourageait-il... Seulement Mireille Havet fut tellement abracadabrante, sulfureuse amazone des Années folles, que la postérité se fit un devoir d'oublier cette étoile filante trop douée, morte de tuberculose dans la solitude et la misère à 34 ans (1932), après avoir été une jeune écrivaine prodige promise à tous les succès, une indomptable don Juane du Paris lesbien, un esprit libre et acéré qui ne supportait aucun masque. « J'aime la vie. Elle me monte à la tête, elle m'envahit. Elle surpasse ses promesses comme une maîtresse follement amoureuse. » Mais voilà qu'en 1995 l'héritière de l'ultime amie à qui Mireille Havet, malade, avait confié ses papiers retrouve par hasard dans le grenier de la maison familiale le journal intime qu'écrivit de 1913 à 1929 la scandaleuse camarade de son aïeule. Quelques milliers de pages incandescentes et crues, écrites au pistolet, que se charge aussitôt d'éditer Claire Paulhan, goûteuse de textes rares. C'est la révélation. On découvre une artiste tout ensemble proche de Marcel Proust pour sa vision assassine d'une société à la dérive, de la religieuse portugaise pour ses vertiges amoureux, des plus roués libertins du XVIIIe pour ses transgressions de tout tabou, de Dostoïevski pour ses descentes aux enfers. Une extrême. Une jouisseuse. « J'aime la vie. Elle me monte à la tête, elle m'envahit. Elle surpasse ses promesses comme une maîtresse follement amoureuse et qui ne craint plus de trop prouver son amour. J'aime la vie et elle m'aime. Je sens sur mes joues ses longues caresses. [...] J'ai la chance inouïe d'avoir faim de tous les plats du monde et d'agrandir au contraire mon appétit à mesure qu'âprement je dévore l'univers », écrit-elle en 1922. Tout, alors, semble encore possible à la jeune et frêle poétesse, tôt fêtée dans le Paris artiste de l'époque, ambitieuse, rosse et mondaine, arborant crânement cheveux courts, canne, costume d'homme et cravate. Elle n'a jamais dissimulé son goût passionné des femmes et n'a jamais vraiment souffert non plus d'ostracisme, née dans un milieu bourgeois plutôt curieux et éclairé. Son père, peintre de profession, mourra quand même fou dans un asile ; a-t-elle hérité de la neurasthénie profonde de ce père-là ? Mireille Havet décide très tôt d'interrompre ses études, choisit l'oisiveté, refuse de chercher tout travail pour aider sa mère à subvenir aux besoins de la famille. Elle préfère sans complexe se laisser entretenir par des maîtresses fortunées - « J'acceptais d'elle ce qui est naturel entre amants, qu'elle assure ma vie matérielle », avoue-t-elle en 1925 à propos du grand amour de sa vie, Reine Bénard. Elle préfère surtout aimer. Depuis l'enfance. Jusqu'à ne jamais se consacrer assez à sa vocation - l'écriture -, jusqu'à se noyer dans la paresse, au point de perdre même, au gré de ces incessantes errances sentimentales, l'unique grand roman qu'elle ait commencé, opportunément intitulé Jeunesse perdue. « Ma folie ne me rend pas heureuse, mais je la préfère » Amoureuse de l'amour, Mireille Havet, telle que la décrit dans sa foisonnante biographie Emmanuelle Retaillaud-Bajac, connut rarement maîtresse à sa cannibale mesure. Ces insatisfactions chroniques - « je souffre d'aimer trop et je souffre que l'on m'aime. Je souffre d'être si exigeante et si difficilement heureuse. Je souffre de cette différence qu'il y a entre la vie quotidienne et celle que j'imagine. Je suis incorrigible et ne me résigne à aucun arrangement » - devaient vite la mener à la drogue - « afin d'être plus légère, de mieux percer le mystère, de m'évader, bien que vivante encore, de la terre et de ses ruses ». Elle n'en sortira pas, malgré des tentatives de désintoxication moult fois recommencées. Mireille Havet a osé décrire comme peu d'opiomanes comment « aller droit à l'enfer par le chemin même qui le fait oublier », tout en reconnaissant : « ma folie ne me rend pas heureuse, mais je la préfère ». Aux frontières du masochisme, sa lucidité émerveille. Et ce regard impitoyable sur elle-même et le monde. « La vie, c'est un endroit où l'on meurt », dit-elle sans craindre les paradoxes. Ne fut-elle pas proche des artistes d'avant-garde tout en cultivant un romantisme d'un autre âge ; d'apparence libérée, ouverte, affranchie tout en accumulant les préjugés antisémites et nationalistes, tout en se comportant en macho avec ses petites amies qu'elle battait volontiers, tout en se moquant ouvertement des « gousses », elle qui n'aimait rien tant que « pervertir » les sages bourgeoises hétérosexuelles ? La femme était consciente de ses cruautés, de ses fêlures : « J'ai perdu ce qui faisait de moi un poète et je suis devenue un être avec toutes les paresses, toutes les lâchetés, tous les désirs des êtres que la vie a domestiqués, asservis sous son poing de fer, courbés sous le joug de l'argent, de l'amour et de l'ennui. » C'est qu'elle est avant tout une femme de l'entre-deux-mondes. Elle a vu mourir les guerriers des derniers empires en 14-18, vu s'effondrer l'économie mondiale en 1929 ; elle disparaît en 1932 quand va poindre le nazisme et autres atrocités contemporaines. Sans s'en rendre toujours bien compte, la garçonne-médium des Années folles fait le pont entre le triste hier et le terrible demain, deux moments de déchirure - « je suis une grande brèche où toutes les monstruosités du monde peuvent passer ». Elle n'y résiste pas. Car celle qui adore danser le tango dans les bouges habillée en homme refuse le « mentir vrai » de son ami Jean Cocteau, dont elle incarnera le personnage de la Mort dans Orphée, habillée par sa camarade Chanel, en 1926. Elle abhorre le mensonge. Affronte ses outrances et ses vices. Décrit avec une cinglante vérité la violence d'une sexualité irrépressible : « Dans la tombe, je tombe. » Au moins Mireille Havet la ténébreuse, la veuve, l'inconsolée, qui se comparait si souvent à un pauvre Arlequin, aura-t-elle été au bout de ses labyrinthes. Mais seul son journal plaintif et convulsif, lapidaire et lyrique, témoigne de ce cheminement de sainte damnée. Il était son salut. Il est aujourd'hui sa résurrection. L'écriture comme jamais aura ici sauvé une âme perdue de ses démons, enfin magnifiés pour l'éternité. Fabienne Pascaud _________________ [img:f1dc]http://koukoucesmoi.k.o.pic.centerblog.net/8y5igcjn.gif[/img:f1dc]
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|  | | Misfit Cat Déesse parmi les déesses

Nombre de messages: 8437 Date d'inscription: 23/05/2005
 | Sujet: Re: Mireille Havet, l'inconsolée... Mar 2 Juin - 9:32 | |
| Merci Chaton, un portrait absolument passionnant et fort bien rédigé par ailleurs. Très belle découverte ! Du coup, j'ai glané quelques autres informations... Au sujet du "Journal 1918-1919", les articles suivants : La petite poyétesse
Le «Journal 1918-1919» de Mireille Havet, amie d'Apollinaire, héroïne du Paris lesbien.Par Elisabeth LEBOVICI jeudi 10 avril 2003 C'est à Paris, la nuit du 30 octobre 1918, un mercredi, que débute pour nous la découverte du journal de Mireille Havet. Douze jours avant la fin officielle des hostilités. «L'avant-guerre tombe en poudre», note-t-elle. Née à Médan, en région parisienne, le 4 octobre 1898, Mireille Havet est âgée de 20 ans et elle n'a plus qu'à peine quatorze ans à vivre, sourdement délitée par les mélanges de stupéfiants et le manque. En 1918, elle a déjà vécu une bonne part de sa carrière d'enfant prodige de la littérature, «petite poyétesse» couvée par Guillaume Apollinaire. Celui-ci a publié en 1913 et 1914, dans sa revue Les Soirées de Paris, des poèmes et un conte, La Maison dans l'OEil du Chat, édité en 1917, avec une préface de Colette.
Amie de Cocteau et de Copeau, lectrice avide ­ Gide, Colette, Maeterlinck, Claudel, Walt Whitman...­ la jeune Mireille Havet est donc pleinement consciente que le monde d'avant est «décoloré», fini, plombé. Comme Apollinaire, mort deux jours après l'armistice et qu'elle enterre. Ce Paris insomniaque qui l'appelle lui procure un mélange nerveux d'ennui et d'exaltation, «quelque chose que j'ignore mais qui doit m'appeler, me désirer quelque part, et je n'éprouve pas de calme à rester chez moi. Il faut que je sorte, que j'achète, que je parle...» . La dérive moderne s'effectue en automobile ; ainsi décrit-elle l'équipée d'une première sortie en voiture. «Nous étions là cinq fous de 18 à 22 ans, cinq fous échappés plus ou moins entiers à la guerre afin de reprendre cette bête d'existence et de la perpétuer encore un peu (...) durant nos vies oisives et criardes d'enfants têtus. Olivier aux épaules bleu de ciel entourées de fourragères. Tania Stall jolie et distinguée (...). Mima en grande tenue d'infirmière et sa bonne figure tannée par le vent, par l'espace, par la guerre. Et Sacha, enfin, beau comme un ange... sur trois jambes dont deux, hélas, sont en bois.»
En quelques mots, surgit devant nos yeux une génération à la fois libre et abîmée, âge tendre et jambes de bois, que «parachève et parafine chaque jour la vie parisienne et son fouet à neuf queues». L'effet stupéfiant du Journal de Mireille Havet tient d'abord à sa capacité de formuler d'une phrase superbe ce récit parisien (heureusement pour nous, secondé d'un abondant appareil de notes), d'imager «le sucre triste» de Paris sous la neige, les odeurs de ses nuits, de ses tangos, de ses chapeaux, de sa mélancolie. Avant tout, il est merveilleusement écrit.
L'autre bombe que recèle cet écrit autobiographique est celui d'une sexualité formulée sans détour. Car Mireille Havet est tenaillée par le désir des femmes, qui apparaît dès la seconde page du journal ­ «J'ai une nouvelle fixité, cette Petite Nicoll, si séduisante et belle...» ­, pour ne plus jamais disparaître. C'est son «fix», le vrai, même si apparaissent également les plaisirs éthérés et opiacés : la rencontre amoureuse d'un nouveau visage et l'anticipation des «étreintes les plus souples», la poursuite de la personne jusqu'à l'inévitable trahison, «les défaites froides», pour aussitôt la remplacer par une autre. Elle a beau mettre pas mal de cinéma dans ses tentatives de séduction (envoi d'oeillets surmultipliés, bombardement de lettres tendres...) : c'est la première fois, dans l'âge moderne, qu'une femme sort du placard pour dire avec les mots les plus charnels son homosexualité. Sans honte, sans châtiment, sans crime. C'est un journal, elle n'a pas besoin de se cacher. Elle n'écrit pas non plus pour un homme, complaisamment. Mireille Havet ne se pare aucunement des complications poétiques de l'amitié à la grecque. Exemple direct : «Ah Laure, coucher avec toi jusqu'à en mourir.» D'ailleurs Mireille Havet n'aime pas tellement «les gousses», comme elle appelle cette société saphique qui converge autour des salons de Natalie Barney ou Romaine Brooks, ces Américaines riches qui vivent leur lesbianisme à Paris et qu'elle fréquente avec ferveur, mais également avec quelque cynisme, prête, dit-elle, à succomber contre rétribution (elle travaillotte alors, grâce à Cocteau, aux éditions de la Sirène). Dans la focale de ses excitations défilent, non celles-là, mais des femmes en fleur, Edma Nicoll, Magdeleine Clauzel, Laure de Traz, Madeleine de Limur (auquel elle consacre son roman unique, Carnaval, en 1923) jusqu'à Yvonne de Bray, l'actrice, qui lui file son adresse en douce....
Ce volume, publié dans une édition, un grammage de papier, une typographie et une jacquette impeccables n'est qu'une mise en bouche. Claire Paulhan, son éditrice, a voulu amorcer l'édition des 5 millions et demi de signes du Journal d'Havet par cette année d'après-guerre. L'enfant prodigue d'avant la guerre (à partir de 1913) et le volume allant jusqu'au naufrage en 1929 dans la morphine, la cocaïne et l'héroïne (elle meurt de tuberculose en 1932), sont à venir. Le dernier volume sera d'ailleurs d'une épaisseur comparable au Journal de Catherine Pozzi, l'un des premiers auxquels s'est attelée il y a dix ans Claire Paulhan. Ici, le travail de cette éditrice, chercheuse à l'Imec et petite-fille de Jean, a consisté non seulement à saisir au vol la qualité des feuillets, conseillés par un ami lecteur de Cocteau, à retrouver l'ayant-droit et exégète Dominique Thiry (légataire de Ludmilla Savitzky, à qui Mireille Havet confia son Journal entier) ; mais également à rétablir la place des feuilles volantes dans les cahiers du journal, à respecter et revérifier l'adéquation du texte à une écriture peu lisible, à munir le texte d'un appareil critique. Claire Paulhan a été jusqu'à interroger l'unique témoin encore vivante qui ait rencontré Mireille Havet : l'épouse de Darius Milhaud, centenaire. L'unique regret de l'éditrice concerne son lectorat qu'elle imagine «érudit, plutôt riche et plutôt âgé», donc restreint. Mireille Havet pourrait lui donner tort sur ce point, car l'actualité du Journal est criante à qui connaît un peu Paris la nuit : quelques noms, quelques boulevards à changer et l'on retrouve intacte une jeune garçonne à la nuque rasée, comme l'était Mireille, aujourd'hui noyée dans l'électro, l'ecstasy et les filles. _________________ But as they learn to see, either the Darkness alters, or something in the sight, adjusts itself to Midnight, and Life steps almost straight. ED
Dernière édition par Misfit Cat le Mar 2 Juin - 9:44, édité 2 fois |
|  | | Misfit Cat Déesse parmi les déesses

Nombre de messages: 8437 Date d'inscription: 23/05/2005
 | Sujet: Re: Mireille Havet, l'inconsolée... Mar 2 Juin - 9:35 | |
| Le «Journal» de Mireille HavetUne jeune fille pas rangéeElle aimait les femmes, les drogues dures, les dancings et Apollinaire. Son journal paraît pour la première foisUne jeune fille pas rangéeUn temps, Jean Paulhan fut chercheur d’or à Madagascar. Claire Paulhan a bien mérité de son prestigieux aïeul. Elle déniche des trésors. A peine le fait-elle savoir; à peine s’en vante-t-elle; à peine en fait-elle commerce. Des malles et des greniers de la littérature, où dorment des vies et soupirent des œuvres intimes, elle extrait doucement de petits tas de merveilleux secrets. Les agendas de Jean Follain, les carnets de Jean Grenier, les journaux intimes de Ferdinand Bac et de Valery Larbaud, les lettres d’Hyvernaud, de Leiris, de Mauriac ou de Catherine Pozzi: c’est elle qui les a exhumés et publiés. A Claire Paulhan, la littérature autobiographique reconnaissante. Avec l’étonnant «Journal» de Mireille Havet, petite protégée d’Apollinaire et de Paul Fort, elle nous fait découvrir non seulement un texte inédit mais aussi un auteur inconnu.  | Née en 1898, morte en 1932 de la tuberculose et de l’abus des drogues dures (cocaïne, héroïne, morphine), Mireille Havet a peu vécu mais beaucoup écrit. Beaucoup noirci – dans tous les sens du terme. Des poèmes, des contes, un roman et surtout un monumental journal, tenu sans répit, sans respiration, sans illusions, de 1913 à 1929. Avant d’en donner l’intégralité, Claire Paulhan a choisi d’éditer les pages qui couvrent les années 1918-1919. Dans un Paris qui fête l’armistice, Mireille Havet, 20ans, erre et souffre terriblement. La liesse populaire ajoute à sa solitude. Elle lit Baudelaire et enterre son ami Apollinaire. Elle cherche l’amour dans les bras des femmes, l’infirmière américaine Edna Nicoll, la baronne Clauzel, Laure de Traz ou encore la comtesse de Limur. Car les hommes la dégoûtent: «J’ai la haine de leur corps, de leur chair, de leur sexe, de leur désir. Ils sont pour moi d’infâmes faiseurs d’enfants, blesseurs de rêves, ennemis et bourreaux de nos tendresses et de nos féminités.» Elle a les cheveux courts et la dégaine provocante, porte des cravates mauves, une bague pierre de lune et une canne de jonc, fume des cigarettes, s’adonne à l’opium et rame, dans la lumière d’hiver, sur le lac du bois de Boulogne. Elle hante les lieux chics d’un Paris qui exhale «un parfum d’équivoquerie cérébrale, de demi-monde et de maison close». Contemporaine de Radiguet, elle déteste son image de poète prodige, mais s’applique à en abuser chez Natalie Barney, «où l’on ne voit que des gousses et de vieux messieurs décorés»; dans les salons de Misia Sert, des Berthelot, de la princesse Murat; au Ritz, au Savoy, chez Vatel, où elle drague des «femmes claires» dont elle veut faire chanter les corps; dans les «tam-tam» des Champs-Elysées où elle danse le tango jusqu’à l’aube; dans les cocktails où l’on offre «de la coco comme un bonbon» et les Rolls Royce qui sentent l’eau de Guerlain. Elle cherche à s’étourdir, à se perdre. Elle crâne. Elle incarne, jusqu’au pathétique, les Années folles. Dans ce journal rédigé comme une longue plainte, avec un lyrisme de condamnée, on est saisi par le désarroi d’une jeune fille en quête d’absolu, par le regret qu’elle a de son enfance perdue, par sa nostalgie de la campagne qu’elle dit avoir trahie pour les paradis artificiels. Il y a là un mélange de naïveté et de maturité, de romantisme et de cynisme. Elle se surestime et se méprise à la fois. L’ange fait la bête. «Je suis, écrit-elle, un si drôle de personnage, à la fois si surfait et si enfantin, si périmé et si outrageusement curieux d’avenir, si mort de toutes les morts et si vivant d’une vie qui s’estompe à peine, à peine... » Claire Paulhan a réussi son pari. On a hâte, désormais, de lire la suite du «Journal» de cette Mireille déchirée que l’on ne connaissait pas, que l’on n’oubliera plus. Jérôme Garcin «Journal 1918-1919», par Mireille Havet, Editions Claire Paulhan, 256 p., 20 €. Née en 1898, morte en 1932, Mireille Havet (de Soyecourt) publia ses premiers poèmes en 1914, un roman, «Carnaval», chez Albin Michel en 1923, et fut notamment l’amie de Colette et de Cocteau. _________________ But as they learn to see, either the Darkness alters, or something in the sight, adjusts itself to Midnight, and Life steps almost straight. ED
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Nombre de messages: 8437 Date d'inscription: 23/05/2005
 | Sujet: Re: Mireille Havet, l'inconsolée... Mar 2 Juin - 9:36 | |
| É D I T I O N S C L A I R E P A U L H A N Mireille HavetJournal 1918-1919 "Le monde entier vous tire par le milieu du ventre"
Mireille Havet [ de Soyecourt ] ( Médan, 4 octobre 1898 - Montana, 21 mars 1932 ) : ses amis – Paul Fort, Guillaume Apollinaire ( qui l’appelait la « petite poyétesse » ), Colette, Edmond Jaloux, Natalie Barney et Jean Cocteau – favorisèrent la publication de ses poèmes ( dans Les Soirées de Paris, 1914 ; Le Mercure de France, 1916 ), de ses contes fantastiques, La Maison dans l’œil du chat ( G. Crès, 1917 ) et un roman à clé, Carnaval ( Albin Michel, 1926 )… Ce qu’ils ignoraient, c’est que Mireille Havet rédigea, de 1913 à 1929, un extraordinaire et monstrueux Journal, dans lequel elle décrit sa « vie de damnation », une vie de guet et d’attente, de songe et d’outrance, une vie aimantée par son « goût singulier » pour l’amour des femmes et les stupéfiants. « À force d’exigence et de retombements, de projets et de défaites froides comme l’averse qui donne la fièvre dont on crève à vingt ans, je n’attends plus rien que moi-même, ma belle petite âme que parachève et paraffine chaque jour la vie parisienne et son fouet à neuf queues. Je suis un jouet entre les mains, les lèvres des foules, où mon nom, ma petite identité qui aspirait au lyrisme est balancée comme un numéro de foire, une attraction vernie qui ne coûte pas cher. Je suis une barque haletante et fracassée sur la mer sans étoile, où nous naviguons de compagnonnage avec les lames mauvaises, lourdes comme l’huile, et les petits poissons changeants qui se cachent dans la lune selon les marées. Hélas !… »
Le fin critique Edmond Jaloux – évoquant sa brève existence et celles de Jacques Vaché, Raymond Radiguet, René Crevel, Emmanuel Faÿ et Jacques Rigaut – les réunissait dans une même génération littéraire qui, « refusant les conditions communes du monde, se jetèrent dans une aventure de caractère absolu, qui les conduisit à une mort précoce ».
De ce monumental Journal, que je publierai en plusieurs tomes, il a été choisi – pour ce premier titre d’une nouvelle collection – une année dans la vie de Mireille Havet : celle de ses vingt ans, pendant laquelle, après l’Armistice et la mort d’Apollinaire qui la rendent grave et résolue, elle va désespérement chercher à s’étourdir dans le demi-monde et le monde des Années folles.
Édition établie par Pierre Plateau. Introduction par Dominique Tiry. Notes par Dominique Tiry, avec l’aide de Pierre Plateau et de Claire Paulhan.Annexes. Index. Bibliographie.
•13 x 17 cm 256 pages.
Edition originale mis en vente : 26 janvier 2003. Collection « Tiré-à-part ».
Prix de vente public : 20 E Isbn : 2-912222-18-4.. _________________ But as they learn to see, either the Darkness alters, or something in the sight, adjusts itself to Midnight, and Life steps almost straight. ED
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Nombre de messages: 8437 Date d'inscription: 23/05/2005
 | Sujet: Re: Mireille Havet, l'inconsolée... Mar 2 Juin - 9:37 | |
| Mireille Havet, « enfant perdue » du XXe siècle Le « Journal » d'une passionnée de littérature, découverte par Apollinaire, morte à 34 ans ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 4 Avril 2003 Elle avait l'indécence insolente des « enfants perdus », fous de littérature, mais qui savent qu'ils n'iront pas au bout de leur désir, n'auront pas la force de faire leur oeuvre, avec ce que cela suppose de résistance, à la malveillance, à l'incompréhension, à la cécité - qui fera un jour crier à Aragon, face à une caméra : « Je demande qu'on me lise ! » Elle était de ces jeunes gens que le très raffiné critique Edmond Jaloux désignait comme « ceux de sa génération qui, refusant les conditions communes du monde, se jetèrent dans une aventure de caractère absolu, qui les conduisit à une mort précoce : Jacques Vaché, René Crevel, Jacques Rigaut, (...) Mireille Havet (...), Raymond Radiguet (...) et tant d'autres (...) quel cortège d'ombres douloureuses ». Contrairement à d'autres noms de cette liste, celui de Mireille Havet - née en 1898, deux ans avant René Crevel, cinq ans avant Raymond Radiguet, et morte en 1932 - est demeuré inconnu. Elle a pourtant été publiée par Apollinaire, qui encourageait ses débuts, à 16 ans, dans le numéro de juillet-août 1914 des Soirées de Paris. Mais ce fut le dernier numéro. Ensuite, quatre ans de guerre, la mort d'Apollinaire et ce constat de Mireille Havet : « Nos maîtres sont morts et nous sommes seuls. » « L'âge de l'amertume » Après la guerre, elle a écrit un roman, Carnaval (Albin Michel, 1923), avant de se perdre dans la drogue - opium, morphine, cocaïne, héroïne - et de mourir, usée, tuberculeuse, à 34 ans. Mais, surtout, elle a laissé un Journal, tenu de 1913 à 1929, que Claire Paulhan, grande découvreuse de trésors cachés du XXe siècle, a décidé d'éditer dans son intégralité, en plusieurs volumes. Elle en donne ici un avant-goût, en isolant une année (octobre 1918 - septembre 1919) marquant « une charnière » dans la vie et l'écriture de Mireille Havet. Bien avant Paul Nizan, Mireille Havet voit ses vingt ans comme « l'âge de l'amertume » : « A force d'exigences et de retombements, de projets et de défaites froides comme l'averse qui donne la fièvre dont on crève à vingt ans, je n'attends plus rien que moi-même. » Elle joue de son image de « jeune prodige », qui lui permet de naviguer chez les mondains, de rencontrer Cocteau, Misia (future Misia Sert), Jean et Valentine Hugo... et de faire des conquêtes féminines. Car, si les rares photos qui demeurent ne rendent guère justice à Mireille Havet - sauf celle d'une adolescente volontaire, défiant l'objectif, un livre à la main, en 1912 -, ceux qui l'ont croisée la décrivent comme l'une de ces amazones provocantes, très début de siècle (le XXe) : cheveux courts, rasés dans la nuque, cravate, canne d'une main et cigarette de l'autre. Elle fréquente les salons, mais ne perd pas sa cruauté lucide : « Une curiosité violente me mène partout, chez tous, chez Natalie Barney, chaque vendredi, où l'on ne voit guère que des gousses et des vieux messieurs décorés. » « J'écoute tout, je vois tout, dit-elle encore, et cependant mon coeur est si loin, ma tête pleine d'une étonnante marée qui bourdonne. Je souris, insolente, tête nue, à la foule qui dévisage ma scandaleuse jeunesse. » De même que Jean Genet n'était pas de ces homosexuels que les maîtresses de maison snobs trouvent « tellement amusants » pour égayer leurs dîners convenus, Mireille Havet n'était pas de ces « femmes préférant les femmes », en une sorte d'exotisme qui fait sourire les hommes et, parfois, les excitent. Elle était de ces lesbiennes impardonnables, conquérantes, envahissantes, prenant volontiers aux maris leurs épouses et proclamant leur détestation du masculin : « Tristesse ! Tristesse, je ne puis rien supporter, j'ai en moi la haine de l'homme, l'instinct unique de la défense, de la fuite et de l'injure. Tout en eux me semble grossier et ridicule, j'ai la haine de leur corps, de leur sexe, de leur désir. Ils sont pour moi d'infâmes faiseurs d'enfants, blesseurs de rêves, ennemis et bourreaux de nos tendresses et de nos féminités. » Probablement, de tels propos, enverraient aujourd'hui Mireille Havet devant les tribunaux... Le début du siècle suivant, le nôtre, déteste cette énergie, cette férocité, comme il déteste, au fond, la littérature, dont Mireille Havet est nourrie, qui lui semble la seule vérité de l'existence. C'est sans doute pour cela qu'on attend avec impatience la suite du Journal de « ce méchant garçon de fille adorée », selon le mot de Paul Fort. Josyane Savigneau _________________ But as they learn to see, either the Darkness alters, or something in the sight, adjusts itself to Midnight, and Life steps almost straight. ED
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Nombre de messages: 8437 Date d'inscription: 23/05/2005
 | Sujet: Re: Mireille Havet, l'inconsolée... Mar 2 Juin - 9:39 | |
| H i s t o i r e s l i t t é r a i r e s Mireille Havet et ColetteLa plume de Colette mieux que celle de l'oiseau nocturne qui se promenait, dit-elle, dans le grenier lunaire avec " une majesté d'enchanteur " est un anneau qui nous révèle le monde. Dès qu'elle touche l'encrier où elle pêche le génie, nous sommes pris et par le cœur et par nos souvenirs qui ressemblent aux siens et par son enfance, la nôtre.Je sais le mépris qu'elle professe pour ses livres. " J'écris tant de folies ", me dit-elle un jour où j'essayais de lui rappeler une phrase dont elle ne se souvenait pas. Mon plus grand désir à seize ans était de voir Colette, j'y parvins grâce à son extrême bienveillance et je fus très déçue. Cette dame (car alors ce n'était plus Colette, tant elle m'apparut différente de ce que j'imaginais) me reçut dans une de ces petites maisons d'Auteuil qu'elle décrit si bien, un jardin et des bêtes. Je ne compris rien, je partis désespérée. Une fois chez moi, je noyai de larmes un livre merveilleux, Les Vrilles de la vigne, d'elle, si dissemblable et qui m'avait fait l'aimer. Souvent je rencontrais Colette aux taillis du Bois où elle promenait ses chiens ; mon chagrin ne fit que croître : à seize ans, on ne se console pas si facilement de cet abîme qui existe presque toujours entre les gens qui écrivent et leur œuvre. La poésie, troisième personnage, invisible comme l'ange gardien, comble cet abîme d'une aile profonde établissant ainsi un pont-levis miracle entre l'auteur et la page. Colette, comme d'autres de beaux yeux, une voix merveilleuse ou la faculté de jouer aux échecs à la perfection, possède un don qui lui est presque étranger. Elle semble même ignorer ce qui la distingue des autres, et son mépris des lettres - des siennes - stupéfie. Elle n'aime pas écrire. " J'écris comme une concierge ", me dit-elle un jour en me montrant près de son bureau un panier plein de feuilles froissées. " Dire toujours je, ajouta-t-elle, m'a tuée, je ne sais plus écrire à la troisième personne. " Rêveuse, je songeais à ce que nous raconte Gide à propos des Nourritures terrestres. " Ne dites jamais je ", lui écrivit Oscar Wilde. Quelque temps après, Colette publiait Chéri. Étincelante victoire, sa bataille avec ce " je " terrible qui avait fait jusqu'alors son talent, était terminée. La beauté de ce livre est si foudroyante que je fus longue à m'en remettre. Chéri est un livre trompeur. Son apparence légère et louche ne fait pas prévoir une telle poésie. On est désarmé, confondu, roulé. Par quelle magie, Colette fait-elle de Chéri, mince gigolo, ce héros si touché par l'amour et si touchant ? C'est un nouveau miroir, source secrète et dangereuse comme celle de Narcisse, nous y baignons notre visage et nous manquons de nous y laisser choir lorsque Chéri, sagement étendu auprès de la " copine " et noyé dans les souvenirs de Léa, étend soudain la main et touche les grosses perles " creuses et légères " qui sont au cou de cette femme, puis retire sa main " comme quelqu'un qui s'est accroché les ongles à une soie éraillée ". Nostalgie terrible, poésie même ; nous reconnaissons nos souffrances qui sont bien loin des lamentations romantiques, qui sont faites de détails, espèces de premiers plans de l'amour, tandis que la vraie tragédie se déroule dans nos poitrines sans que nous prenions la peine d'y réfléchir.La Maison de Claudine est bien différente. Chéri est un livre bas, La Maison de Claudine est au contraire très pure, mais nous y retrouvons la même mélancolie. L'un explique l'amour ; l'autre, l'enfance, l'anneau magique est toujours là. On voudrait tout citer, ce passage où la petite fille avilie par une après-midi de jeux et de cris, attend pour rentrer chez elle " que se lève lentement sur son visage chauffé, noir d'excitation, cette pâleur, cette aube intérieure qui fête le départ des bas démons ". Et l'histoire de la sœur aux longs cheveux : " Herbes où se débat la main errante ", et celle admirable du " Veilleur " sur laquelle, à regret, on ferme le livre. Cette toute dernière phrase cependant m'arrête : " Tout est normal. " Non, madame, rien n'est normal, un talent comme le vôtre est extraordinaire : on vous en félicite, on en parle, on ne se l'explique pas, la poésie s'en mêle.Mireille Havet Les Nouvelles littéraires, artistiques et scientifiques, 21 octobre 1922, rubrique " Nos médaillons ". Colette a toujours ressenti de l'aversion pour la littérature enfantine et ce depuis son plus jeune âge. Pourtant, en 1916, elle rédigea un Avertissement à Bel-Gazou et aux autres lecteurs pour l'ouvrage que publiait un auteur de 17 ans, Mireille Havet. Ce livre, La Maison dans l'œil du chat, paru aux éditions Georges Crès en 1917, était un recueil de récits et de poèmes composés entre 1913 et 1916. C'était là la première préface signée par Colette (la page de titre annonçait " Avertissement de Colette Willy"). Source : http://www.arlindo-correia.com/060803.html _________________ But as they learn to see, either the Darkness alters, or something in the sight, adjusts itself to Midnight, and Life steps almost straight. ED
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|  | | Misfit Cat Déesse parmi les déesses

Nombre de messages: 8437 Date d'inscription: 23/05/2005
 | Sujet: Re: Mireille Havet, l'inconsolée... Mar 2 Juin - 9:46 | |
| Au sujet du "Journal, 1919-1924". Un extrait tout d'abord : « Aller droit à l'enfer par le chemin même qui le fait oublier »
« Par amour de l’aventure, de l’ombre qui masque et de l’équivoque, j’ai préféré le mardi-gras où l’on pleure sous son masque, à tous les jours, et me voilà grimée pour la vie en pantin que rien ne casse, en fantoche de bois. Horreur ! Puisque tu es si consciente, me direz-vous, ô mes rares amis, pourquoi ne pas t’arrêter, ne pas reprendre souffle, pourquoi ? Parce qu’il est déjà trop tard, ou bien trop tôt, vous dirai-je, parce que je suis contaminée, parce que maintenant l’ennui me terrasse dès que je m’arrête, dès que je me tais, et que la solitude m’est un supplice bien mérité que ma faiblesse et ma lâcheté ne supportent plus ! Il faudrait qu’un être qui ne serait pas un maître d’école m’aime et me sauve par l’amour, par le voyage, par le travail compris et partagé, par l’argent ! Alors je renaîtrais à moi-même et le bon grain reprendrait ! Alors j’oublierais la parade du vice, le sadisme de la souffrance, la morbidité des larmes et des déceptions profondes et soutenues. Mais seule ! je ne peux et je ne veux pas. Je ne peux plus ! et je ne veux plus ! Le manque d’argent continuel fait que je préfère ce milieu louche où l’on nage, où l’or s’attrape comme les maladies, où l’on revend, prête et trafique jusqu’à l’âme. »
28 septembre 1919 Et cet article : Claire Paulhan parle de Mireille Havet« Je fume avec douceur dans la nuit profonde et pleines d’étoiles »…Ce sont par ces mots que débute le Journalde Mireille Havet, publié en deux tomes chez Claire Paulhan et mis à l’honneur pendant une semaine sur France Culture. À partir du 7 mai jusqu’au 11 mai, Béatrice Leca en lira des extraits, de 15H40 à 16HDes «pages arrachées au Journal de Mireille Havet », à suivre comme un feuilleton :1er épisode, lundi 7 mai: Chassée de l’enfance2e épisode, mardi 8 mai: Cortège des morts3e épisode, mercredi 9 mai : Rondes de la fête, rondes de l’angoisse4e épisode, jeudi 10 mai : Dernière danse5e et dernier épisode, vendredi 11 mai: La nuit s’avanceClaire Paulhan raconte la découverte de ce texte fabuleux, unique pour l’heure en son genre : Etienne Alain Hubert, qui avait été mon professeur, m’appelle un jour pour me dire qu’au cours de ses recherches sur Apollinaire, il est tombé sur le journal d’une petite jeune fille totalement inconnue : « ça vous intéresserait » m’assure-t-il. Je pense in petto : « De quoi se mêle-t-il, je sais choisir mes textes toute seule ! »Il me donne un numéro de téléphone, j’appelle quand même… Je tombe sur une voix adorable… Je prends alors rendez-vous avec cette vieille dame, Dominique Tiry, qui est la petite-fille de l’exécutrice testamentaire de Mireille Havet. J’arrive en retard avec mon vélo. Elle, assise sur un banc, m’attend gentiment, sans me reprocher mon retard, et commence à me raconter comment elle a trouvé ce journal. Elle est à la retraite dans sa maison de campagne - c’est une actrice qui a été professeur de théâtre – quand éclate un jour un violent orage. Elle monte au grenier pour retirer des choses parce qu’il y a une gouttière dans sa salle à manger. Elle redescend avec une petite mallette en cuir et un carton d’Evian. Quand elle ouvre le carton détrempé, elle y trouve des lettres d’Apollinaire, de Reverdy, de Cocteau. Elle commence à plonger là-dedans et n’en sort plus. Là-dessus, elle a un grave accident de santé, elle est hospitalisée pendant trois mois. Alors qu’elle est dans le coma et qu’elle ne reconnaît ni son mari ni ses filles, elle ne cesse de dire : « Il faut que je continue à lire Mireille Havet ». Elle sort par miracle du coma, sans que les médecins n’aient identifié son malC’est une histoire invraisemblable…Oui, c’est le terme. Et encore, vous ne savez pas tout. Il se trouve que la maison de campagne dans laquelle Dominique Tiry a trouvé ce journal et ces lettres se situait à quelques kilomètres de l’endroit où Mireille Havet avait passé les deux premières années de la première guerre mondiale. Remise sur pieds, elle part avec son mari en repérage pour trouver cette fameuse maison, d’abord sans succès. Ils finissent par demander à la postière du coin si elle connaît l’existence d’une maison nommée « Le Colombier ». La postière hausse les épaules et pointe du doigt une bâtisse toute proche : « Ben c’est cette maison là, bien sûr ! »Ils sonnent à la porte et tombent nez à nez avec les descendants de la famille qui avait loué la maison à Mireille Havet, ce qu’ils savent de source sûre. Dominique Tiry leur donne à lire les passages qui concernent leur demeure. Ils commencent à les recopier, puis ils recopient tout le journal, saisi intégralement sur leur ordinateur…Ils vous ont mâché le travail !Oui, ce qui a été pour moi une grande chance. J’ai découvert un journal très scrupuleusement saisi. C’est très difficile de lire un manuscrit, on a dû mal à sortir du simple déchiffrement des mots et à tirer une idée d’ensemble. Tout de suite j’ai dit à Dominique Tiry qu’elle avait entre les mains un journal extraordinaire : « On va travailler ensemble, ne bougez pas, surtout n’allez pas voir d’autres éditeurs… » Je suis devenue très amie avec elle, avec les Plateau… Nous avons cherché désespérément qui était l’ayant droit de Mireille Havet, sans succès. On a publié le premier tome sans l’avoir trouvé.Celui-ci ne s’est-il jamais manifesté ?Si ! Un jour, un monsieur m’a envoyé une lettre recommandée en me reprochant d’avoir publié le journal de sa grand-tante sans autorisation préalable. Nous nous sommes rencontrés. Maintenant, il participe à l’appareil critique des œuvres de son aïeule, dont il est très proche d’esprit. Mettez-vous à sa place. Il a dû au début se sentir agressé. Personne n’avait jamais parlé de Mireille Havet et tout d’un coup il lit des articles dithyrambiques à son sujet !Justement, parlez-moi d’elle…Elle a un lyrisme très particulier, y compris quand elle parle d’homosexualité. Ce qui me semble très important, pour se replacer du point de vue de l’histoire littéraire, c’est de noter que le journal de Mireille Havet est le premier qui évoque l’homosexualité féminine. Pour l’instant, c’est le seul témoignage autobiographique de cette portée-là. Pourtant, elle gravitait dans le milieu lesbien de l’époque, animé par Natalie Clifford Barney. On peut penser que si cette dernière avait tenu un journal, ç’aurait été le premier à être édité…Et René Vivien ?Sa forme littéraire, c’était la poésie… Elle a écrit des poèmes autobiographiques. Et puis il y a toute une théorie maintenant qui dit que Renée Vivien n’était pas du tout homosexuelle, toute une contre-réforme qui s’impose… Moi je ne suis pas du tout persuadée de cela !Le goût que Mireille Havet avait pour les femmes ne fait aucun doute, en revanche…Oui, elle ne cèle pas ses aventures, ni les passions qu’elle a eues pour la comtesse de Limur, pour Marcelle Garros, l’autre femme de la haute société dont elle tombe amoureuse et avec laquelle elle a une liaison pendant quatre ans, au vu et au su de tout le monde. Il y avait une possibilité pour les lesbiennes de cette époque là, qui avaient de l’argent et qui évoluaient dans un milieu littéraire, de s’exprimer et de vivre au grand jour mais il ne fallait surtout pas qu’elles sortent de certains codes, qui étaient extrêmement précis. Et Mireille Havet, elle, n’a pas compris cela, elle a tout transgressé et s’est fait taper dessus avec une grande violence. Elle a tout pris en pleine figure parce qu’elle n’a pas su s’adapter, contrairement aux autres.Et puis, il y avait aussi le complexe physique, qu’on retrouve chez Violette Leduc…Leduc, on a des photos d’elle prises sur le tard. Mais à l’époque du pensionnat, elle devait être une jeune fille dotée de quelque chose de très troublant. J’ai des photos de Mireille Havet jeune fille, que je n’ai pas encore publiées et sur lesquelles elle est très mignonne. Et puis, elle a cette espèce de superbe qui fait qu’elle pense que tout va lui être ouvert. D’après Dominique Tiry, c’est vraiment une sorte d’orgueil familial : elle a fréquenté d’emblée les plus grands poètes, les plus grands peintres, Apollinaire, Cocteau, Picabia. Elle avait un côté Minou Drouet, c’était un petit génie et elle n’a pas vu venir que le manque d’argent, le vieillissement, sa place dans la société allaient progressivement lui fermer tous les horizons, sans parler de la drogue…Comme Annemarie Schwarzenbach ?Schwarzenbach était riche. Vous remarquerez qu’à part Violette Leduc, toutes ces femmes lesbiennes qui ont réussi à vivre leur sexualité ou à afficher leur rapport au monde différent avaient de l’argent. Moi, c’est ce qui m’a le plus frappée et ce je trouve le plus émouvant dans le journal de Mireille Havet, c’est qu’elle se suicide socialement et intellectuellement, la drogue la ravage, mais qu’elle parvient à tenir un journal éblouissant jusqu’au bout. C’est quelque chose qui arrache les larmes.(Propos recueillis par Eli Flory, chez Claire Paulhan, le 23 avril 2007 en fin d’après-midi) Source : http://elizabethflory.blogs.com/weblog/2007/05/claire_paulhan_.html _________________ But as they learn to see, either the Darkness alters, or something in the sight, adjusts itself to Midnight, and Life steps almost straight. ED
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|  | | natou Posteuse sous tension

Nombre de messages: 386 Age: 40 Date d'inscription: 04/05/2008
 | Sujet: Re: Mireille Havet, l'inconsolée... Mar 2 Juin - 14:49 | |
| OOhh j'aime beaucoup ce personnage, en qui, j'ai l'impression de me retrouver sur certains de ces écrits ;) Merci beaucoup Chaton de nous faire découvrir ce personnage fascinant  Merci Misfit de l'avoir étoffé par différents articles  Voilà, surement, des bouquins sur lesquels je pense me diriger  |
|  | | | | Mireille Havet, l'inconsolée... | |
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