http://www.archiveshomo.info/academie/agl.htmhttp://pagesperso-orange.fr/saphisme/s18/dr_roussel.htmlhttp://www.cairn.info/revue-revue-du-mauss-2002-1-page-168.htmL’identité lesbienne entre nature et construction
Anne Revillard
Le privé est politique » : une bonne illustration de cette intuition féministe fondamentale nous est fournie par la relation dialectique entre identité individuelle et identité collective au sein du mouvement lesbien. Né dans les années soixante-dix, ce mouvement a une histoire complexe, liée à son articulation doublement conflictuelle entre féminisme et mouvement homosexuel. En résulte un milieu associatif très éclaté, marqué par une division générationnelle assez nette entre associations homosexuelles mixtes, regroupant des jeunes, et lesbiennes plus âgées souvent proches des milieux féministes non mixtes. Par-delà leur diversité, ces associations ont en commun de jouer un rôle dans la construction de l’identité lesbienne au plan individuel. C’est sous cet angle que nous allons nous intéresser au mouvement lesbien dans le présent article, issu d’une enquête de terrain menée entre septembre 1999 et mars 2000 auprès de 9 associations parisiennes homosexuelles et/ou féministes [1] (dont trois associations lesbiennes non mixtes). Les observations réalisées au sein de ces associations ont été complétées par des entretiens approfondis avec 17 de leurs membres, âgées de 21 à plus de 50 ans. Les récits de vie ainsi récoltés font apparaître différentes manières de penser l’identité lesbienne, qui sont autant de reflets du travail personnel de construction identitaire à partir des représentations sociales existantes. L’analyse de ce travail de construction identitaire permet de déplacer le regard sur l’homosexualité de la question du « pourquoi » (que l’on retrouve d’une certaine manière dans le débat entre essentialisme et constructivisme) à celle du « comment ».
Les conceptions du lesbianisme qui apparaissent au fil des discours peuvent être résumées en quatre grands idéaux-types combinant deux critères : l’homosexualité peut être pensée comme une condition subie ou comme un choix (premier axe, le plus structurant), comme une simple sexualité ou plus largement comme une identité de genre (deuxième axe).
Mais ces récits de vie traduisent également la complexité du travail de formation de l’identité, dont la principale difficulté est liée à l’invisibilité lesbienne. Il s’agit là d’un type d’obstacle très différent de ceux rencontrés par les homosexuels masculins. À partir de ce constat, nous ferons quelques suggestions méthodologiques quant à l’analyse des rapports sociaux de sexe.
LE DÉBAT ENTRE ESSENTIALISME ET CONSTRUCTIVISME EN SOCIOLOGIE DES HOMOSEXUALITÉS
Les débats sur l’homosexualité ont longtemps été marqués par l’étiologie, la question du « pourquoi » [Plummer, 1981]. Paradoxalement, on retrouve en un sens cette quête des origines dans le débat sociologique entre essentialisme et constructivisme qui s’est développé dans le courant des années quatre-vingt [Chamberland, 1997; Nardi et Schneider, 1998]. Dans une perspective essentialiste, l’orientation du désir est indépendante de la volonté; l’humanité est naturellement divisée en deux groupes, homosexuels et hétérosexuels. Selon les théories constructivistes, l’attirance envers des personnes du même sexe est au contraire une potentialité inscrite en chaque être; la sexualité humaine est dotée d’une grande plasticité, pouvant laisser place à des constructions culturelles extrêmement variées, parmi lesquelles l’identité homosexuelle (qui n’apparaît que dans des contextes historiques et sociaux précis). Notons que le débat entre essentialisme et constructivisme en sociologie des homosexualités diffère de celui qui concerne les rapports sociaux de sexe. Dans ce domaine, le débat porte traditionnellement sur le lien entre le sexe biologique et les caractéristiques qui lui sont attribuées : ce lien est-il naturel ou socialement construit ? Transposée au domaine de l’homosexualité, cette question reviendrait à se demander si l’orientation sexuelle détermine ou non « naturellement » un certain nombre de comportements. Or le débat ne porte pas tant sur cette question que sur la naturalité des orientations sexuelles elles-mêmes [2].
La formulation de cette alternative pose problème pour deux raisons.
D’une part, elle place le chercheur face à des dilemmes épistémologiques complexes lorsqu’il s’agit d’interpréter le discours des acteurs. Ainsi, l’adoption d’un point de vue essentialiste implique de n’accorder aucun crédit au récit d’une femme qui déclare être devenue lesbienne par choix féministe.
Inversement, des convictions excessivement constructivistes peuvent conduire à négliger le poids de la contrainte à l’hétérosexualité. Prenons l’exemple d’une femme qui admet avoir eu des relations avec des hommes tout en affirmant qu’elle n’a jamais été attirée que par des femmes. L’interprétation constructiviste telle que nous l’avons définie ici consistera à dire que cette femme a, de fait, toujours été attirée aussi bien par les femmes que par les hommes. Elle a donc eu des rapports hétérosexuels pas forcément mal vécus sur le moment, mais qui sont réinterprétés comme des expériences négatives une fois adoptée l’identité lesbienne. Or il n’est pas exclu que cette femme n’ait effectivement jamais eu envie d’avoir des relations avec des hommes, mais qu’elle l’ait fait sous le poids d’une pression sociale à l’hétérosexualité.
D’autre part, le débat est peut-être aussi mal formulé dans la mesure où, si l’on définit le constructivisme de manière moins restrictive, il n’est pas incompatible avec une perspective naturaliste. En effet, le constructivisme tel que nous l’avons défini contient deux idées distinctes. La première est que l’attirance envers des personnes du même sexe est un trait de la sexualité humaine inscrit en chaque individu. La seconde consiste à dire que les représentations entourant l’orientation sexuelle varient selon les sociétés et les époques. Or parmi ces deux propositions, seule la première est contradictoire avec l’hypothèse de la naturalité de l’orientation sexuelle [3].
La seconde ne se prononce pas sur cette question. La distinction de ces deux composantes du constructivisme suggère donc qu’il n’est pas nécessaire de se prononcer sur la naturalité de l’orientation sexuelle pour pouvoir définir un cadre opératoire d’étude des sexualités. Cette option nous paraît intéressante dans la mesure où elle permet d’éviter des partis pris difficiles dans l’interprétation des entretiens, tout en écartant l’étiologie. Que l’orientation du désir soit définie naturellement ou non, la possibilité d’affirmer une identité homosexuelle est le résultat d’un processus de construction, tant au niveau social qu’individuel. Plus précisément, l’identité est fabriquée à l’échelle individuelle à partir de représentations qui ont elles-mêmes émergé dans des contextes sociaux et historiques précis. Nous verrons que le lesbianisme est d’autant plus intéressant à étudier de ce point de vue que des conceptions issues du militantisme entrent en concurrence avec la vision « médicale » courante de l’homosexualité.
(j'ai pas tout mis, la suite faut aller lire sur le site même)