Déclaration TaÜw k‹laisin ëmmi nñhmma tÎmon
oé di‹meipton
Envers vous, mes belles, ce sentiment que j'éprouve
Ne changera pas.
Sappho , (Le coucher de Sappho), Charles Gleyre, 1867 Assise à ce bureau, parmi ces livres anciens, je m’efforce de soumettre mes pensées à ces souvenirs égarés qui maintenant ne sont plus que des parcelles oubliées d’une époque à jamais révolue. Il me semble que c’était hier, et pourtant des millénaires se sont écoulés depuis que j’ai écrit, à l’intention de mes compagnes de la Thiase, mes déboires, ma vie, mon histoire…
Malheureusement il ne subsiste plus rien de tout cela, à part quelques fragments incomplets qui témoignent de mon existence. Une existence que l’on dit, aujourd’hui, simple légende. Il est probable que plusieurs documents, qui auraient pu vous renseigner, auraient été détruits au XI siècle de votre ère et que certaines de mes poésies, qui vous auraient mise sur la bonne voie, furent brûlées sur la place Saint-Pierre à Rome. D’autres prétendent que quelques unes de mes œuvres seraient encore dans les archives du Vatican. Secrètement gardées. D’autres encore disent qu’à la suite de nombreuses guerres et invasions, plusieurs papyrus concernant mes poèmes, ma vie, se seraient retrouvés, en Egypte, sur des momies anciennes. Qui peut dire vraiment ce qui s’est passé…
Après, me voici face à ce cahier, les mains moites, le cœur battant, la
tête remplit de mots, qui ne demandent qu’à naître, qu’à revivre
prestement. Sur ces feuilles virginales, s’absorbe la fine pointe de ce
bel objet, appeler stylo, et qui imbibe d’encre noire ce blanc papier.
Sous cette pression sensuelle je tangue, tel un navire en roulis, sur
ces pages immaculées.
Il est plus qu’évident que le bruit que fait cette plume sur ces feuilles
a, à lui seul, un certain enchantement. Un crissement sec, qui n’est
pas sans rappeler celui des roseaux taillés, de la Grèce Antique,
lorsque je les faisais glisser sur les parchemins, pour écrire mes
épigrammes, mes monodies, ou quand je m’épanchais sur mes élégies, mes
iambes, mes épithalames… Seule me manque, l’odeur de l’encre et du
papyrus. Mais voilà, j’ai ce joli stylo qui laisse, selon ma fantaisie,
de beaux sillons noirs, aussi fin ou appuyé suivant mon bon vouloir.
Sappho, World Noted Women. New York D. Appleton and Company, 1883 Tout en écrivant, tandis que dehors le vent souffle, tandis que la mer
ondule et que les vagues s’entrechoquent sur les rochers, je pense à
vous, à votre époque, où plus personne ne consacre de moments à la
poésie lyrique, Orsienne. Tout semble digéré, transformé, débarrassé de
ce fond culturel, qui est le vôtre, de ce vécu qui vous est propre.
Même le silence paraît vous étourdir. Par contre, si vous vous assoyez
dans la pinède murmurante et parfumée de paysages lointains, si vous
vous absorbez dans cette grande cavalcade de silence, qui se
matérialise dans des métaphores harmonieuses, vous vous sentirez
soudain solidaire de ces éléments :
« À la brune Les bleus purs, entre ces sillages rougeâtres, se mêlent au
crépuscule parmi les traînes pourpres du soir. Ils forment un tableau
lié à cette intimité naturelle, dont la sensibilité du cœur s’est
apprécier ces doux instants ».
Un grand poète romain imprégné de Méditerranée, Horace, exprima dans son carpe diem :
«
Vit le jour qui meurt comme s’il était unique».
Cette phrase, remplie de sagesse, sera l’introduction à l’histoire que
je souhaite vous raconter. Une histoire qui vous semblera brève, mais
qui fût oh combien particulière.
Je suis née à Eresos, petite ville de Lesbos, dans la péninsule grecque,
en 612 avant Jésus-Christ. Ces années, qui selon les calculs,
correspondraient à la 42e olympiade de l’ère antique.
Mais avant de poursuivre, permettez-moi de faire une petite parenthèse.
Toute l’Histoire de la Grèce Ancienne, tous les noms, les poèmes, les
phrases que je cite ici sont exacts ; je n’ai rien falsifié, rien
inventé, aucune anecdotes n’a été créé de toutes pièces, en faux
évènements politiques ou sociales. Tous ce que je cite concerne mon
destin personnel. Rien n’est inséré par amour du passé. Et pour mieux
vous situez, voici une carte géographique datant du 7e siècle avant
Jésus-Christ, que j’ai retrouvé dans l’un des nombreux bouquins qui sis
dans ma bibliothèque personnelle.
Je voudrais aussi vous dire que mon véritable nom est Psapphô et qu’au fil
du temps et des siècles les érudits l’ont simplifié en Sappho, pour
ensuite l’écrire Sapho. Non pas que cette information soit d’une
importance capitale, mais comme je tiens à être la plus vraie possible
je voulais vous le préciser. Bon je continue…
Je suis donc née sur l’île de Lesbos dans une famille aristocratique très
appréciée des notables de l’Empire Grec. Mon père, riche propriétaire
de terre et de vignoble, possédait une certaine fortune du au commerce
du vin. Il avait pour nom Scamandronymos, Simon ou selon d’autres,
Euménos, Eérigyos, Ecrytos… Et j’en passe. Ma mère, fille d’un riche
commerçant, s’appelait Kleis. Elle était, aux yeux de plusieurs, l’une
des plus belles femmes de Mytilène. Elle eu trois garçons à par moi :
Charaxos, Erigyios et Larichos. L’ainé Charaxos, rompant avec le
privilège de notre caste et doté d’un fort esprit aventureux, se lia à
des marchants et se mis à pratiquer le commerce maritime. Il aimait
souvent s’embarquer sur une de ces flottes qui s’arrimaient au port et
faire voile vers des pays étrangers où il négociait avec les marchants
de la place. C’est en Égypte qu’il rencontra Doricha, surnommée par ses
amants Rhodopis, une esclave de Naucratis, libérée au prix d’un trésor,
et dont il s’éprit avec passion. En peu de temps il dissipa ses
richesses avec elle, au plus grand dam de notre père et de moi-même, et
se retrouvas bientôt pauvre et délaissé par sa hétaire égyptienne qui
coulera des jours heureux dans les bras d’un autre commerçant
prospère. Erigios reprendra les affaires paternelles et à la mort de ce
dernier, étendra la réputation de nos vins dans toute l’Europe et
l’Empire Byzantin. Quand à Larichos, mon préféré, il sera échanson en
titre des cérémonies publiques de Mytilène. Un privilège qui était
réservé aux éphèbes de noble naissance. C’était un honneur important
pour la famille et pour moi-même.
Comme vous pouvez le constater, j’ai omis de vous dire mon nom de famille. Je l’ai fait parce que mon ascendance à une histoire et qu’elle n’est en
rien responsable de mon exil, de mes prises de positions politiser et
de mes idées féministes. Car très jeune je me suis engagée dans la
lutte contre la tyrannie, le pouvoir personnel et pour changer le
statut des femmes dans le paysage politique qui se profilait en 598
avant Jésus-Christ. Ce monde hellénique dont le modèle aurait pu
ressembler à celui d’Athènes. Alors, par soucis du silence et par
respect pour leurs épitaphes, je me dois de taire ce nom. Je ne dis pas
que la honte m’habite. Loin de là… Mais seulement que cela ne
rajouterait en rien à mon récit, à mon autobiographie, à cette histoire.
Sappho at Leucadia Sous le règne du roi Myrsilos et de certains bourgeois de l’époque, la
tyrannie s’installa À Athènes à la fin du VI siècle. Pour mieux faire
oublier qu’elle n’était constituée que de parvenus qui détenaient leur
puissance de l’argent, elle instaura la rigueur des mœurs, croyant
ainsi acquérir la pérennité et la main mise sur les femmes. Bien
qu’étant sous l’hégémonie d’Athènes, Lesbos était propice aux activités
spirituelles, artistiques, ainsi qu’à la philosophie et à la poésie. Je
me souviens que je passais des heures à composer des vers humanistes
avec mes amis Alcée, Terpandre, Leschez, à débattre de pensée
philosophique avec Théophane, Théopraste ou encore de navigation avec
Arion. Mais cela fût de courte durée. Il y avait bien un pouvoir
tyrannique à Mytilène. À l’agora, où siégeait l’Assemblée de la cité,
en Grèce Antique, la démocratie ne reposait pas sur l’égalité de tous
les hommes. Les esclaves, les métèques (étrangers) et les femmes
n’étaient pas considérés comme des citoyens. Donc aucunes femmes
n’avaient le droit de votes et de paroles lors de débats publiques.
Encore moins de critiquer les nouvelles lois établies par cette même
Agora et par ce roi despote qu’était Myrsilos. Pour avoir osé dénoncer
ces décrets, sur la place publique, dans un texte dithyrambique, je du
m’exiler en Sicile pour une période de 5 ans. C’est durant cet
éloignement forcé que je fis la rencontre d’un jeune et riche
commerçant venu de l’île d’Andros, Kerkylas. De cette union naquit
une fille que j’appelai Cleis, comme ma mère. Malheureusement mon
mari mourut au bout de trois ans me laissant ainsi seule, désemparée et
fortunée, ne sachant trop ce que l’avenir me réservait. Mais comme dit
le proverbe :
« À tout malheur, bonheur est bon ».
Je pus regagner mon île chérie à la suite de la défection du tyran de
Samos. C’était émouvant, poignant. Lorsque je débarquai, avec bagages
et enfant, sur la côte lesbienne, je m’agenouillai en larme et
embrasser cette terre qui m’avait vu naître et grandir. À ce moment
précis je me fis une promesse solennelle, que plus aucune femme ne
subirait le triste sort de se voir muselé pour ses opinions, son
talent, ses qualités artistiques et son droit d’être quelqu’un. À
partir de là, je décidai de fonder «
La Maison des servantes des Muses ». Ma vie changea en cet instant béni, ainsi que celles de dizaine d’autres qui firent partie de mon école.
C’est de cette décision et de tout ce qu’elle impliqua, que commença la légende qui me fût connaître et que l’on se récita durant les Siècles parcourus.
